CHAPITRE III
changea le sort de la journée. Deux cents volontaires anglais, brûlant du désir de réparer à tout prix la honte de leur récent échec, forcèrent les premiers, l'épée à la main, les palissades, s'emparèrent d'une batterie qui avait fait un grand carnage parmi les Bavarois et tournèrent les canons contre la garnison. De leur côté les Brandebourgeois, parfaitement disciplinés et parfaitement commandés, s'étaient acquittés, sans trop de perte, de la mission qui leur avait été confiée. A la tombée de la nuit, les alliés occupaient un mille d'étendue des ouvrages extérieurs de la citadelle. Cet avantage avait été acheté par une perte de deux mille hommes '.
Dès lors, Boufflers jugea qu'il avait fait tout ce que son devoir lui ordonnait. Le lendemain , il demanda une trêve de quarante -huit heures, afin que les deux armées pussent enterrer les milliers de cadavres qui encombraient les tranchées et qui n'auraient pas tardé à répandre la peste parmi les assiégeants et les assiégés. Sa requête lui fut accordée, et avant l'expiration de la trêve, il annonça qu'il était disposé à capituler. Il déclara qu'il rendrait la citadelle dans dix jours s'il n'était secouru avant ce temps. Mais on lui répondit que les alliés ne traiteraient pas avec lui à de telles conditions et qu'il fallait qu'il consentît à une reddition immédiate ou qu'il se préparât à un nouvel assaut. Il céda et il fut convenu qu'on le laisserait se retirer avec ses hommes, mais qu'il abandonnerait aux vainqueurs la citadelle, l'artillerie et les munitions. Trois salves de tous les canons de l'armée des confédérés notifièrent à Villeroi la chute de la forteresse qu'il avait en vain essayé de secourir. Il opéra aussitôt sa retraite du côté de Mons, laissant Guillaume jouir en paix d'un triomphe que le souvenir de nombreux revers antérieurs lui rendait plus sensible.
Reddition de la citadelle de Namur.
Le 26 août eut lieu un spectacle tel que n'en avait jamais vu le plus vieux soldat de l'Europe ; et tel que quelques semaines auparavant, le plus jeune n'en aurait pas espéré voir. Depuis la première bataille de Condé jusqu'à la dernière
' Histoire du roi Guillaume III, de Boyer, 1703 ; Gazelle de Londres, 29 août 1695; Stepney à Lexington, 20 (30) août; Ulatbwayt à Lexington, 2 septembre.
de Luxembourg, le courant des succès militaires avait suivi, sans interruption sérieuse, une seule direction. Celte direction était changée. Pour la première fois, depuis que la France avait des maréchaux, un maréchal de France allait remettre une forteresse entre les mains d'un ennemi victorieux.
Les forces alliées, infanterie et cavalerie, rangées en deux lignes, formaient une magnifique avenue depuis la brèche qui venait d'être disputée avec tant d'acharnement, de part et d'autre, jusqu'au bord de la Meuse. L'Electeur de Bavière, le Landgrave de Hesse, et un grand nombre d'officiers distingués étaient à cheval dans le voisinage du château. Guillaume était près d'eux dans son carrosse. La garnison, réduite à environ cinq mille hommes, sortit tambour battant et enseignes déployées. Boufflers et son état-majôr fermaient la marche. Il y avait eu quelques ditlicultés sur la forme du salut qui devait être échangé entre lui et les souverains alliés. Un électeur de Bavière ne pouvait prétendre à être salué de l'épéepar le maréchal. Ce droit, un roi d'Angleterre l'avait incontestablement, mais la France ne reconnaissait pas Guillaume comme roi d'Angleterre. A la fin, Boufflers consentit à exécuter le salut sans indiquer auquel des deux princes il était destiné, il abaissa son épée, Guillaume seul rendit le compliment. Une courte conversation sui\it. Le maréchal, afin d'éviter de se servir des mots de Sire et de Majesté, ne s'adressa qu'à l'Électeur. Celui-ci, avec toutes les marques de la déférence, rapporta à Guillaume ce qui avait été dit, et Guillaume porta gravement la main à son chapeau. Les officiers de la garnison rapportèrent dans leur patrie la nouvelle que le parvenu qu'on affectait à Paris de désigner sous le titre de prince d'Orange était traité par les potentats les plus orgueilleux de l'Allemagne avec un respect aussi profond que celui que Louis XIV exigeait des gentilshommes de sa Chambre '.
Boufflers retenu prisonnier.
Ce cérémonial achevé, Boufllers continua son chemin, mais il n'était qu'à une légère distance, lorsqu'il fut arrêté
1 Po.4sciiptum au Mercure mensuel d'auût 1G95; Gazette de Londres, 9 septembre ; Saint-Simon ; Rui^lmu