CHAPITRE III
Pendant ce temps-là , il avait instruit lui-même ses adversaires. Les recrues qui survécurent à cette sévère école devinrent promptement de vieux soldats. Steinkerque et Landen avaient formé les braves qui suivirent Cutts à travers les palissades de Namur. Le jugement de tous les hommes de guerre les plus célèbres que toutes les nations de l'Europe occidentale avait envoyés au confluent de la Sambre et de la Meuse était que les officiers subalternes et les simples soldats de l'Angleterre ne le cédaient en rien soit aux officiers subalternes, soit aux simples soldats du Continent. Quant aux officiers supérieurs anglais , ils ne parurent pas dignes de commander à une telle armée. Cutts, il est vrai, s'était distingué par son intrépidité, mais ceux qui l'admiraient lé plus reconnaissaient qu'il n'avait ni la capacité ni la science nécessaires à un général.
La joie des vainqueurs fut augmentée encore par le souvenir de l'échec qu'ils avaient essuyé trois ans auparavant dans le même lieu et de l'insolence avec laquelle l'ennemi avait salué leur défaite. Ils triomphèrent à leur tour du revers qu'ils lui avaient fait subir. Les Hollandais frappèrent des médailles. Les Espagnols chantèrent des Te Deum. On vit paraître une foule de poésies sérieuses et burlesques dont une seule a survécu. C'est une pièce dans laquelle Prior parodia avec un esprit et une verve admirables les vers emphatiques que Boileau avait consacrés à la prise de Namur sur les alliés. Les deux odes imprimées en regard furent lues à Londres avec un plaisir infini, et les critiques du café de Will déclarèrent que, la plume comme l'épée à la main, l'Angleterre avait vaincu sa rivale.
La chute de Namur fut le grand événement militaire de celte année. La guerre avec la Turquie occupait encore dans des opérations sans résultat décisif sur le Danube une partie considérable des forces de l'empereur. Il ne se passa rien, soit en Piémont, soit sur le Rhin , qui mérite d'être mentionné. En Catalogne, les Espagnols obtinrent quelques légers avantages; encore les durent-ils aux Anglais et aux Hollandais leurs alliés qui semblent avoir fait tout ce qu'il leur était possible de faire pour aider une nation peu disposée en général à s'aider elle-même. La supé riorité maritime de l'Angleterre et de la Hollande était alors fermement
établie. Pendant toute l'année, Russell fut sans conteste maître de la Méditerranée, passa et repassa entre l'Espagne et l'Italie, bombarda Palamos, sema la terreur sur tout le littoral de la Provence et tint la flotte française enfermée dans le port de Toulon. De son côté, Berkeley dominait dans la Manche, allait et venait en vue des côtes de l'Artois, de la Picardie, de la Normandie et de la Bretagne, jetait des bombes dans Saint-Malo, Calais, Dunkerque et livrait Granville aux flammes. La marine de Louis qui, cinq ans auparavant, avait été la plus formidable de l'Europe, qui avait sillonné sans obstacle les mers anglaises depuis les Dunes jusqu'à Land's End, qui avait jeté l'ancre à Torbay et réduit Teignmouth en cendres, cette marine ne donnait plus maintenant aucun signe de vie, excepté en pillant les vaisseaux marchands qui n'étaient point protégés par des convois. Dans cette guerre lucrative, les corsaires français obtinrent, vers la lin de l'été, des succès considérables. Plusieurs vaisseaux chargés de sucre venant des Barbades furent capturés. Les pertes de la malheureuse Compagnie des Indes orientales, déjà entourée de difficultés et appauvrie par des prodigalités immenses consacrées à la corruption, fuient énormes. Cinq grands bâtiments qui revenaient des mers de l'Est avec des cargaisons dont l'opinion publique estimait la valeur à un million sterling, tombèrent entre les mains de l'ennemi. Ces désastres causèrent à la Bourse quelques murmures, mais en somme les dispositions de la capitale et de la nation étaient meilleures qu'elles ne l'avaient été pendant quelques années.
Effet de l'émancipation de la presse anglaise.
Sur ces entrefaites, il se passait à Londres des événements dont aucun historien jusqu'ici n'a daigné s'occuper et qui avaient une bien plus haute importance que les exploits de l'armée de Guillaume ou de la Botte de Russell. Une grande expérience se faisait, une grande révolution s'accomplissait; les journaux avaient fait leur apparition.
Tant que l'Acte de censure lu! en vigueur, il n'exista
point en Angleterre de journal, à l'exception de la Gazelle </'■
Londres qui avait pour directeur un commis îles bureaux du
ilul et qui ne contenait quQCC que le secrétaire