CHAPITRE III
d'Etat voulait bien faire savoir à la nation. Il y avait bien un grand nombre de feuilles périodiques, mais on ne pouvait donner à aucune de ces feuilles le nom de journal. Welwood, Whig ardent, publia un journal appelé UObsrrvafeur ; mais cet Observateur, comme celui que Lestrange avait édité anciennement, contenait, non point des nouvelles, mais simplement des dissertations sur la politique. Un libraire à moitié fou, nommé John Dunton, fit paraître le Mercure Athénien, mais le Mercure Athénien était consacré à la discussion de questions de philosophie naturelle , de casuistique et de galanterie. Un membre de la Société royale, John Houghton, publia ce qu'il appelait une collection pour le développement de l'industrie et du commerce. Mais sa collection ne contenait guère que le prix des cours, des explications sur la manière de faire des affaires dans la Cité, des annonces pompeuses de nouvelles entreprises, des réclames de livres, d'orviétans, de chocolat, d'eau de Spa, de civettes, de chirurgiens demandant des emplois à bord des vaisseaux, de valets cherchant des places, de dames en quête de maris. Si parfois il imprimait quelques nouvelles politiques, il les transcrivait de la Gazette. Quant à celle-ci, c'était une chronique si partiale et si sèche que, bien qu'elle n'eût point de compétiteur, elle était fort peu répandue. Elle ne tirait qu'à huit mille exemplaires, pas même un pour chaque paroisse du royaume, en sorte qu'un Anglais qui n'aurait étudié que dans la Gazette l'histoire de son temps, aurait ignoré bien des événements de la plus haute importance. Il n'aurait rien su par exemple de la Cour martiale à Torrington, des Procès du Lancashire, de la Lettre pastorale de l'Evêque de Salisbury brûlée par la main du bourreau, ou de la mise en accusation du duc de Leeds. Mais ce qui manquait dans la Gazette était jusqu'à un certain point suppléé à Londres par les cafés, et dans les provinces par les lettres-nouvelles.
Le 3 mai 1695, la loi qui avait soumis la presse à la censure préalable expira. Dans la quinzaine qui suivit, un vieux Whig exalté, nommé Harris, qui, aux jours du Bill d'Exclusion, avait essayé de fonder un journal intitulé Les Nouvelle Domestiques et Etrangères , et qui avait été presque aussitôt forcé de renoncer à ce dessein, annonça que ce journal, sup-
primé quatorze ans auparavant par la tyrannie, ailait reparaître. Dix jours après la publication du premier numéro des Nouvelles Domestiques et Etrangères, parut le premier numéro du Courant Anglais. Puis vinrent la Malle de Hollande et des Flandres, le Pégase, les Lettres-Nouvelles de Londres, la Poste de Londres, la Poste volante, le Vieux maître de poste, le Postillon, le Courrier, L'histoire des journaux d'Angleterre depuis cette époque jusqu'à nos jours forme la partie la plus intéressante et la plus instructive de l'histoire de notre pays. Dans l'origine, ils étaient de petit format et de pauvre apparence. Le Courrier et le Postillon eux-mêmes, qui semblent avoir été les mieux dirigés et les plus prospères, étaient imprimés d'une manière misérable sur de sales morceaux de papier dont on ne vaudrait pas aujourd'hui pour les chansons à deux sous qui se vendent dans les rues. 11 n'en paraissait que deux numéros par semaine, et un numéro entier contenait à peine ce qui se trouve dans une seule colonne d'un journal quotidien de ce temps -ci. On y voyait rarement ce que nous appelons de nos jours un article de fond, excepté quand il y avait disette de nouvelles, c'est-à-dire quand les malles hollandaises étaient retenues par les vents d'ouest, quand les Rapparees d'Irlande se tenaient tranquilles dans le marécage d'Allen, quand les voleurs de grand chemin n'avaient point arrêté de diligence, quand les constables n'avaient point dispersé de congrégation de Non-Jureurs, quand aucun ambassadeur n'avait fait son entrée avec une longue lile de carosses à six chevaux, quand ni Lord ni poète n'avait été enterré à Westminster et quand, par suite, il était difficile de remplir quatre pauvres pages. Il s'en faut cependant que le style de ces articles de fond qui n'étaient insérés, à ce qu'il semble, que faute de sujets plus attrayants, soit à mépriser.
C'est un fait remarquable que les journaux, dans leur enfance, étaient tous favorables au roi Guillaume et à la Révolution. Ceci s'explique en partie par celte circonstance que, dans l'origine, les directeurs se sentaient responsables de leur conduite. Il n'était pas encore certain que leur industrie ne fût pas illégale en elle-même. Sans doute il n'y avait pas de statut qui prohibât la publication des journaux, mais vers la fin du règne de Charles II, les juges avaient décidé que