‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 151 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

c'était un délit aux termes du droit coutumier que de publier des nouvelles politiques sans l'autorisation du roi. Il est vrai que les juges qui émirent cette doctrine étaient révocables selon le bon plaisir royal et cherchaient en toute occasion à exalter la prérogative du souverain. Comment cette question, si elle était de nouveau soulevée, serait-elle résolue par Holt et Treby ? La chose était douteuse et ce doute imposait l'indulgence aux ministres de la couronne comme la prudence aux journalistes. Ni d'un côté ni de l'autre, on ne désirait porter devant les juges la question de droit. Le gouvernement tolérait donc la publication des journaux, et les directeurs de ces journaux s'abstenaient avec soin de rien publier qui pût alarmer ou provoquer le gouvernement. Il est vrai que dans l'un des premiers numéros de l'un des nouveaux journaux, parut un paragraphe qui semblait insinuer que la princesse Anne ne se réjouissait pas sincèrement de la chute de Namur. Mais l'imprimeur se hâta de faire amende honorable et de présenter pour sa faute les plus humbles excuses. Pendant fort longtemps les gazettes non officielles, quoique plus loquaces et plus amusantes que la gazette officielle, ne se montraient pas obséquieuses envers la cour. Quand on les examine, on voit que le nom du roi n'est jamais prononcé qu'avec un profond respect. Au sujet des discussions et des votes des deux Chambres, elles gardent un silence respectueux. Il y a force invectives, mais ces invectives sont presque toutes dirigées contre les Jacobites et les Français. Il paraît certain que la substitution de ces journaux, composés sous l'impression d'une crainte constante de l'Attorney-Général, aux anciennes lettres-nouvelles qui étaient écrites avec une licence effrénée, ne profita pas au gouvernement de Guillaume1.

'Il y a au British Muséum une belle et, je suppose, unique collection des journaux sous le règne de Guillaume. J'ai feuilleté toutes les pages de celte collection, il est étrange que ni Lutlrell ni Evelyn n'aient signalé la première apparition des nouveaux journaux. Le plus tôt qu'il en est question c'est dans une dépêche de L'Hermitage, en date du 12 (22) juillet 1095. Je transcris ses paroles : «Depuis quelque temps, on imprime ici plusieurs feuilles volantes en forme de gazette qui sont remplies de toutes sortes de nouvelles. Cette licence est venue de ce que le Parlement n'a pas achevé le Bill ou projet d'acte qui avait été porté dans la Chambre des Communes pour régler l'imprimerie et empêcher que ces sortes de choses n'arrivassent. Il n'y avait ci-devant qu'un des commis des secrétaires d'Etat qui eût le pouvoir de faire des gazettes; mais aujourd'hui il s'en fait plusieurs sous d'autres noms. » L'Hermitage parle du paragraphe dirigé

m. as

Les pamphlétaires étaient plus libres dans leurs allures que les journalistes, et cependant si l'on étudie avec attention les controverses politiques de cette époque, on voit que les libelles dirigés contre la personne et le gouvernement de Guillaume étaient intiniment moins grossiers et moins méchants dans la dernière moitié de son règne que dans la première. La raison en est évidemment que la presse qui avait été garrottée dans la première moitié de son règne fut émancipée dans la dernière. Tant que la censure exista, il n'était guère possible qu'une brochure blâmant, dans des termes mêmes les plus modérés et les plus convenables, la manière dont était administré tel ou tel département, obtînt d'un censeur le privilège de l'impression. Or, imprimer une brochure de ce genre, sans l'approbation du censeur, était un acte illégal. Il arrivait donc, en général, que les adversaires raisonnables et modérés de la cour, ne pouvant rien publier de la manière prescrite par la loi, et d'un autre côté n'estimant ni juste ni sûr de rien publier de la manière prohibée par la loi, se tenaient tranquilles et laissaient le soin de critiquer l'administration à deux classes de gens, les nonjureurs fanatiques qui croyaient sincèrement que le prince d'Orange n'avait pas de droit à plus de charité ou de politesse que le prince des Ténèbres, et les écrivains à gages de Grub-Street, chez qui la violence et l'injure tenait lieu d'esprit et de cœur. De cette façon, on trouvait à peine un homme de bon sens, de modération, et d'intégrité parmi la foule des libellistes qui faisaient métier d'attaquer le gouvernement. Et en effet, l'habitude d'écrire contre le gouvernement produit un fâcheux effet sur le caractère. Celui qui a l'habitude d'écrire contre le gouvernement a l'habitude de violer la loi , et l'habitude de violer la loi, même injuste, tend à émanciper les hommes du frein de la loi. Si absurde que soit un tarif, un contrebandier est bien près d'être un vaurien et un bandit. Si agressive que soit une loi sur la chasse, la transition n'est que trop facile d'un braconnier à un meurtrier. De même, bien qu'on ne pût guère défendre les statuts qui imposaient à la littérature des restrictions

cotitro la princesse Aline, ainsi que des excuses faites par l'auteur de l'outra se.

odieuses, il était fort à craindre qu'un individu qui violait constamment ces statuts n& fût pas un homme d'une haute moralité et d'une probité rigide. Un auteur qui voulait à tout prix publier un livre et qui ne pouvait obtenir l'autorisation du censeur, était obligé d'employer les services de gens nécessiteux, perdus de réputation, proscrits de la société qui, poursuivis par les agents de la police et forcés chaque semaine de changer de demeure et de déguisements, cachaient leurs papiers et leurs presses dans ces repaires du vice qui sont le fléau et la honte des grandes capitales. Pour obliger ces misérables à garder son secret et à courir la chance d'avoir le dos écorché par le fouet ou les oreilles coupées en son lieu et place, il fallait les corrompre par de l'argent. Or, une personne qui s'abaisse à de tels compagnons et à de tels expédients, aura de la peine à conserver intact et dans toute sa délicatesse, le sentiment de la justice et des convenances. L'émancipation de la presse produisit un grand et salutaire changement. Les hommes les plus honnêtes et les plus éclairés de l'opposition prirent dès ce moment en mains une mission qu'ils avaient jusqu'alors abandonnée à des individus sans principes et à des cerveaux brûlés. On vit paraître contre le gouvernement des écrits dont le style n'était pas indigne d'hommes d'Etat et de gentilshommes, et même les élucubrations des mécontents de bas étage et de mœurs moins respectables devinrent un peu moins violentes et moins licencieuses qu'au jour de la censure.

Quelques hommes faibles s'étaient imaginé que la religion et la morale avaient besoin de la protection du censeur. L'événement prouva d'une manière éclatante qu'ils étaient dans l'erreur. En effet, la censure n'avait réprimé ni la licence ni l'impiété. Le Paradis-Perdu avait échappé avec peine à la mutilation, car le Paradis-Perdu était l'œuvre d'un homme dont les idées politiques étaient odieuses au pouvoir existant. Mais Elle Voudrait si elle Pouvait d'Etheredge, Y Épouse campagnarde de Whycherley, la traduction du quatrième livre de Lucrèce, obtinrent sans difficulté l'imprimatur, car Dryden, Etheredge et Wycherley étaient des courtisans. Dès le jour où l'émancipation de notre littérature fut un fait accompli, notre littérature commença à s'épurer. Cette purification s'effectua, non par l'intervention d'assemblées poli-

tiques ou de magistrats, mais par l'opinion de la majorité des Anglais éclairés, devant qui on plaça le bien et le mal, et qu'on laissa libres de choisir. Pendant cent soixante ans, la liberté de la presse, chez nous, a été constamment en s'élendant, et pendant ces cent soixante années, le frein imposé par le sentiment public aux écrivains s'est resserré de plus en plus. A la fin, cette classe d'ouvrages où l'on croyait autrefois qu'une imagination voluptueuse avait le privilège de se jouer, chansons d'amour, comédies, romans, tout cela est devenu plus chaste que les chansons du dix-septième siècle. De nos jours, les étrangers qui n'osent imprimer une ligne contre le gouvernement sous lequel ils vivent ne peuvent comprendre comment il se fait que la presse la plus libre de l'Europe en est aussi la plus remarquable par sa pruderie.

Retour de Guillaume en Angleterre. — Dissolution du Parlement.

Le 10 octobre, le roi laissant son armée dans ses quartiers d'hiver, arriva en Angleterre et y fut reçu avec un enthousiasme inaccoutumé. Pendant qu'il traversait la capitale pour se rendre à son palais, les cloches de toutes les églises sonnèrent à toutes volées, et toutes les rues furent illuminées, car la soirée était avancée quand il fraya sa route jusqu'à Kensington, à travers les flots d'une multitude enthousiaste. Mais, malgré l'heure avancée, un conseil fut tenu sur-lechamp. Il y avait une importante question à décider. Permettrait-on à la Chambre des Communes une nouvelle session, ou prononcerait-on sa dissolution immédiate? Le roi aurait probablement désiré conserver cette chambre jusqu'à la fin de son règne, mais cela n'était pas en son pouvoir. L'acte triennal avait fixé le 25 mars comme le terme de l'existence du Parlement. Si donc il n'y avait pas d'élection générale en 1695, il en faudrait une en 1696, et qui pouvait dire quel serait en 1696 l'état du pays? On pouvait avoir une campagne malheureuse. On pouvait avoir, et cette crainte n'était que trop fondée, une crise commerciale terrible. Dans ces deux cas, il était probable qu'il y aurait beaucoup de mécontentement. La campagne de 1695 avait été brillante, la nation était dans d'excellentes dispositions, et Guillaume eut la sagesse de saisir cet heureux moment. Deux proclamations furent immédiatement publiées. L'une d'elles annonçait, dans

la forme ordinaire, que Sa Majesté avait résolu de dissoudre l'ancien Parlement et avait ordonné de publier les writs de convocation pour un nouveau Parlement. L'autre proclamation était sans précédents dans notre histoire. Elle déclarait la volonté du roi que tous les régiments casernes dans un endroit où devait avoir lieu une élection quittât cet endroit la veille de la nomination et n'y rentrât que quand le peuple aurait fait son choix. De cet ordre, que l'on considéra généralement comme indiquant un louable respect pour les droits populaires, les garnisons des villes fortifiées et des citadelles furent nécessairement exceptées.

Mais tout en s'abstenant avec soin de froisser les collèges électoraux par aucun acte qui pût ressembler à de la coercition ou de l'intimidation, Guillaume ne dédaigna pas d'influencer leurs votes par des moyens plus doux. Il résolut de consacrer les six semaines que devait durer l'élection générale à se montrer aux populations des nombreux districts qu'il n'avait pas encore visités. Il espérait, de cette façon, acquérir une popularité qui pût exercer sur les élections une influence considérable. Il plia donc sa nature à ces manières affables et gracieuses qui lui manquaient trop souvent, et la conséquence fut qu'à chaque pas, dans sa tournée, il reçut des marques de bon vouloir de la part de ses sujets. Avant de se mettre en route, il fit à sa belle-sœur une visite en forme et fut enchanté de son accueil. Le duc de Glocester, âgé de six ans seulement, vint à la rencontre de son oncle, un petit mousquet sur l'épaule, et lui présenta les armes. « J'apprends l'exercice, lui dit l'enfant, pour vous aider à battre les Français. » Cette saillie fit beaucoup rire le roi qui, deux ou trois jours après, récompensa le jeune soldat en lui envoyant la Jarretière1.

Tournée de Guillaume dans le pays.

Le 17 octobre, Guillaume se rendit à Newmarket. On s'y occupe aujourd'hui plus d'affaires que de plaisirs, mais au dix-septième siècle, c'était pendant l'automne l'endroit le plus gai de l'été et le rendez-vous du monde élégant et voluptueux. La cour entière et les ministres étaient dans l'habi-

1 L'Hermitage, 15 (-25) octobre; 15 (55) novembre 1695.

tude d'assister à ces réunions. Les joailliers, les marchandes de modes, les comédiens, les musiciens, les beaux esprits qui vendaient leurs plumes, et les beautés qui vendaient leurs charmes y accouraient en foule. Les rues étaient encombrées de carrosses à six chevaux. Dans les endroits les plus fréquentés, on voyait les Pairs du royaume folâtrer avec les tilles d'honneur, et les oliieiers des gardes du corps couverts de plumes, de dentelles et d'or, pousser et se renvoyer les uns aux autres les professeurs en bonnet carré et en robe noire. Car l'Université de Cambridge, qui est dans le voisinage, envoyait toujours ses plus hauts fonctionnaires présenter au roi des adresses pleines d'assurances de dévouement, et choisissait ses plus habiles théologiens pour prêcher devant le souverain et sa suite de courtisans. Il est vrai que sous la Restauration, cette époque de folies, les docteurs les plus instruits et les plus éloquents ne réussissaient pas toujours à attirer un auditoire fashionable, surtout lorsque Buckingham annonçait l'intention de monter en chaire, car parfois il prenait fantaisie à Sa Grâce d'égayer la tristesse du dimanche en adressant le matin à la bande joyeuse des gentilshommes et des dames de la cour de Charles II une exhortation licencieuse qu'il décorait du nom de sermon. Mais la cour de Guillaume était plus décente et les dignitaires de l'Académie universitaire étaient traités par elle avec un respect marqué. Aux lords et aux ladies de Saint-James et de Soho, auxdocleursde Trinily Collège et King's Collège, semêlait l'aristocratie des provinces, les squi res chasseurs de renards, avec leurs belles filles aux joues roses, qui étaient venusdes paroisses les plus éloignées de trois ou quatre comtés, dans de vieilles voitures de famille tirées par des chevaux de ferme pour voir leur souverain. La bruyère couverte sur une vaste étendue de tentes et de chariots ressemblait à un campement de bohémiens. L'espoir de se nourrir des miettes de tant de tables somptueuses et de ramasser quelques-unes des guinées et des couronnes que les dissipateurs de Londres jetaient au vent, attirait de plusieurs milles à la ronde des milliers de paysans l.

1 Gazette de Londres, 24 octobre 1695. Voir le Tableau de Newmarket d'Evelyn, en 1671, et de Pepys, 18 juillet lotis. D'après les dépêches île Tallard, écrites après la paix de Byswick, il paroîl »iue tes réunions do

Page 1