CHAPITRE III
beaucoup plus précieux dans la confiance et l'attachement d'un grand nombre de ses concitoyens. Il possédait de grands talents naturels qu'il avait développés avec soin. Malheureusement l'ambition et l'esprit de parti le poussèrent à se mettre dans une situation pleine de dangers auxquels il succomba. Il s'abaissa à des supplications qui le sauvèrent et le déshonorèrent. A partir de ce moment, il ne connut jamais la paix de l'esprit. Son caractère se corrompit et corrompit en même temps son intelligence. Il essaya de se consoler par la dévotion et la vengeance, par les plaisirs du grand monde et les luttes politiques, mais jamais ses sombres imaginations ne le quittèrent que le jour où, après douze années d'humiliation, une mort malheureuse termina sa vie malheureuse1.
Le résultat de l'élection générale prouva que Guillaume avait choisi un moment propice pour prononcer la dissolution du Parlement. Le nombre des nouveaux membres était de cent soixante, et la plupart d'entre eux étaient connus pour être sincèrement attachés au gouvernement2.
Etat alarmant du crédit.
Il était de la plus haute importance que la Chambre des Communes fût, à ce moment, disposée à coopérer cordialement avec le roi, car il était absolument nécessaire d'appliquer un remède à un mal intérieur qui avait pris insensiblement des proportions effrayantes. La monnaie d'argent qui était, à cette époque, la monnaie légale du royaume, se trouvait dans un état qui inspirait les plus vives inquiétudes aux politiques les plus hardis et les plus éclairés 3.
Jusqu'au règne de Charles II, c'est au moyen d'un procédé dont l'origine remontait au treizième siècle que l'on avait frappé la monnaie en Angleterre. Edouard Ier avait at-
* Le Postillon, 15, 17 décembre 1696; Vernon à Shrewsbury, 13, 15 décembre ; Journal de Narcisse Luttrcll; Burnet, 1, 647 ; Voyage de Saint- Evremont à Hampden.
* L'Hermitage. 19 (29) novembre 1695.
* J'ai trouvé de précieux renseignements sur cette question dans un manuscrit du British Muséum qui fait partie de la Collection Lansdowne, D» 801. Il est intitulé : Mémoire succinct relatif aux monnaies d'or et d'argent en Angleterre, avec un Exposé de la corruption de la monnaie frappée au marteau, ainsi que de la Réforme opérée au moyen du dernier grand monnayage à la Tour et dans les monnaies de province, par ifoplon Haynes, préposé aux essais à la Monnaie.
tiré de Florence dans son royaume d'habiles artistes, car, de son temps, Florence était à Londres ce que Londres, au temps de Guillaume III, était à Moscou. Pendant plusieurs générations, on continua à se servir presque sans modifications des instruments qui avaient été introduits alors dans la fabrication de la monnaie. On partageait le métal avec des ciseaux, puis on le façonnait et on lui donnait l'empreinte au moyen du marteau. Dans ces opérations, il était beaucoup laissé à la main comme à l'œil de l'ouvrier. Il arrivait nécessairement que certaines pièces contenaient un peu plus, et d'autres un peu moins d'argent que la quantité voulue; il y avait peu de pièces qui fussent parfaitement rondes ; quant aux rebords, ils n'étaient point marqués. Aussi on ne manqua avec le temps de s'apercevoir que rogner la monnaie constituait un genre de fraude des plus faciles et des plus profitables. Sous le règne d'Elisabeth, on s'était trouvé dans la nécessité de décréter que le rogneur de monnaies serait, comme l'avait été longtemps le faux monnayeur, passible des peines de haute trahison ». Mais la pratique de rogner les monnaies était trop lucrative pour pouvoir être réprimée par la loi, et vers le temps de la Restauration, on commença à observer qu'une quantité considérable des couronnes, des demi- couronnes et des shellings qui passaient de main en main avaient subi quelque légère mutilation.
La Restauration fut une époque féconde en expériences et en découvertes dans toutes les branches de la science. Il s'introduisit un grand progrès dans la manière de façonner et de frapper la monnaie. Un moulinet qui remplaça d'une manière notable la main de l'homme fut établi dans la Tour de Londres. Ce moulinet était mis en mouvement par des chevaux. Les ingénieurs modernes le considéreraient sans doute comme une machine faible et grossière; les pièces qu'il produisait néanmoins passaient pour les meilleures de l'Europe. Il n'était pas aisé de les contrefaire, et comme leur forme était d'une rondeur parfaite, comme, de plus, leurs cordons portaient l'empreinte de légendes, il n'y avait pas à craindre qu'on les rognât 2. Les monnaies fabriquées au mar-
■ Stat. 5, Elizabeth, chap. Il ; Stat. 18, Elisabeth, chap. I.
* Journal de Pepys, 'J3 novembre 1003.