‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 157 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

teau et celles qui étaient fabriquées au moulinet circulaient ensemble. On les recevait sans distinction dans les caisses de l'Etat, et, par suite, dans les payements entre particuliers. Les financiers de cette époque semblent avoir été pénétrés de cette idée que la nouvelle monnaie, qui était excellente, ne tarderait pas à remplacer l'ancienne, qui était fort dégradée. Pourtant il suffit du plus simple bon sens pour comprendre que là où l'Etat traite sur le même pied la monnaie parfaite et la monnaie inférieure , ce n'est pas la première qui exclura l'autre de la circulation , mais elle qui en sera exclue. Sur le sol anglais, une monnaie rognée était aussi bien admise que la monnaie fabriquée au moulinet dans le payement des taxes ou des dettes. Mais une couronne fabriquée au moulinet, dès qu'elle avait été jetée dans le creuset ou qu'elle avait traversé la Manche, acquérait infiniment plus de prix que la couronne rognée. On pouvait donc prédire avec assurance, en tant du moins que l'assurance est permise quand il s'agit de choses qui dépendent de la volonté de l'homme, que les pièces inférieures resteraient sur le seul marché où elles avaient chance d'atteindre aux mêmes prix que les pièces supérieures , et que les pièces supérieures prendraient la forme ou s'enfuiraient dans le lieu qui pourrait leur faire tirer quelque avantage de leur supériorité '.

Mais ces considérations si naturelles échappèrent en général aux politiques de cette époque. Ils ne revenaient point de leur surprise que le public fût assez fou pour faire usage de la monnaie inférieure de préférence à la bonne. En d'autres termes, ils s'étonnaient que personne ne voulût payer douze onces d'argent quand dix faisaient l'affaire. Le cheval de la Tour continuait à tourner le manège ; le moulinet continuait à fournir des chariots d'excellente monnaie, et cependant cette monnaie disparaissait aussi vite qu'elle se montrait. On en fondait, on en exportait, on en mettait en réserve des masses considérables, mais on trouvait à peine

* Le premier écrivain qui ait remarqué et signalé ce fait que, là où il circule de la bonne et de la mauvaise monnaie, la mauvaise chasse la bonne, est Aristophane. 11 attribue la préférence que ses concitoyens donnent aux monnaies inférieures à la dépravation de leur goût qui, en politique, leur fait confier la conduite des grandes affaires à des personnages tels que Cléon et Hypeibolus. Son économie politique ne supporte pas l'exaqjCD, mais ses vers sont excellents. Voir Les Grenouilles.

une pièce nouvelle dans la caisse d'une boutique ou dans le sac de cuir que le fermier rapportait chez lui de la foire aux bestiaux. Dans les recettes et les payements de l'Echiquier, la monnaie fabriquée au moulinet n'excédait pas dix shellings par cent livres. Un écrivain de cette époque cite le cas d'un marchand qui, sur une somme de trente-cinq livres, ne reçut qu'une seule demi-couronne en argent fabriquée au moulinet. Cependant les ciseaux des rogneurs étaient constamment à l'œuvre. D'un autre côté, les faux monnayeurs se multipliaient et prospéraient, car plus la monnaie courante était de qualité inférieure, plus on l'imitait facilement. Pendant plus de trente ans, ce mal avait toujours été en augmentant. Dans l'origine, on s'en était peu occupé, mais à la longue, c'était devenu pour le pays un fléau insupportable. On avait beau exécuter avec une rigueur extrême les lois rigoureuses portées contre les faux monnayeurs et les rogneurs, tout était inutile. A chaque session tenue à Old Bailey, la justice faisait de terribles exemples. Il ne se passait pas de mois où l'on ne vît quatre, cinq, six misérables convaincus d'avoir contrefait ou mutilé la monnaie du royaume traînés sur la claie à Holborn Hill. Un matin , sept hommes furent pendus et une femme brûlée pour avoir rogné des pièces de monnaie. Mais rien n'y fit. Les bénéfices étaient tels que-, pour des gens qu'aucun obstacle n'arrêtait, ils compensaient et au delà tous les risques. Quelques rogneurs passaient pour avoir fait de grandes fortunes. L'un d'eux entre autres offrit six mille livres sterling pour obtenir son pardon. Sa tentative de corruption échoua, il est vrai, mais la renommée de ses richesses contribua singulièrement à détruire l'effet que le spectacle de sa mort était destiné à produire '. Il y a mieux ; la sévérité du châtiment encourageait le crime, car la pratique de rogner les monnaies, toute pernicieuse qu'elle était, n'excitait point dans le public une horreur semblable à celle que lui inspire en général le meurtre, le fait de mettre le feu exprès à une maison, le vol à main armée, ou même l'escroquerie. Le tort fait à la société tout entière par la masse des

' Le Journal de Narcisse Lutlrell est rempli de récits de ces exécutions. « Le métier de rogneur 'le monnaies, dit L'Hermitage, est si lucratif ( t paraît si facile que, quelque chose qu'on fasse pour les détruire, il s'en trouve toujours d'outre:; pour prendre leur place. 1 (II) octobre 16U5. »

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