CHAPITRE III
plus élevé auquel il fût permis de recevoir l'or dans le payement des taxes '.
Les maux produits par cet état du crédit n'ont point paru dignes en général d'occuper une place proéminente dans l'histoire; cependant, il est permis de douter que la somme de misères qui avaient été infligées à la nation anglaise dans un quart de siècle par de mauvais rois, de mauvais ministres, de mauvais parlements et de mauvais juges fût équivalente à celle qu'avaient produite en une seule année de mauvais shellings et de mauvaises couronnes. Les événements qui fournissent les meilleurs textes à l'éloquence pathétique ou indignéede l'historien ne sont pas toujours ceux qui affectent le plus le bonheur de la masse du peuple. Les abus du gouvernement de Charles et de Jacques, malgré leur gravite, n'avaient pas empêché les affaires ordinaires de la vie de marcher d'un pas ferme et de prospérer. Dans le temps que des hommes d'Etat vendaient à une puissance étrangère l'honneur et l'indépendance de la patrie, attentaient aux droits garantis par la Charte et violaient les lois fondamentales, des milliers de familles honnêtes, paisibles, industrieuses, travaillaient, s'adonnaient au négoce, se livraient aux plaisirs de la table et aux douceurs du sommeil en toute confiance et sécurité. Que les Whigs ou les Tories, que les Protestants ou les Jésuites fussent au pouvoir, l'éleveur conduisait ses animaux au marché; l'épicier débitait ses denrées; le marchand de drap mesurait ses étoffes; le mouvement des acheteurs et des vendeurs ne se ralentissait point dans les villes; la fête de la moisson se célébrait avec la même gaieté dans les hameaux, la crème remplissait à pleins bords les seaux du Chcshire, le jus de la pomme écumait sous les pressoirs du Hercfordshire, la faïence cuisait dans les fourneaux embrasés du Trent, et les brouettes pleines de charbon allaient et venaient sur les railways en bois de la Tyne. Mais lorsque le grand instrument des échanges fut complètement dérangé, commerce, industrie, tout fut comme atteint de paralysie. Le mal se faisait sentir chaque jour et à toute heure presque en tout lieu et dans toutes les classes, dans la laiterie, dans la
1 Les Mémoires de ce quaker, du Lancashire, ont été imprimés, il y a quelques années, dans un journal fort estimable, le Manchester Guardian.
grange, dans la forge comme dans l'atelier, sur lei vagues de l'Océan comme dans les profondeurs des mines. On ne pouvait plus rien acheter sans querelle. Sur chaque comptoir, on se disputait depuis le matin jusqu'au soir. L'ouvrier et le patron se prenaient de mots régulièrement tous les samedis, jours de paye. Le jour de foire ou le jour de marché, on n'entendait que clameurs, reproches, injures, malédictions, et c'était un bonheur quand il n'y avait pas de baraque renversée ni de tête cassée '. Nul marchand ne passait de marché à l'effet de délivrer des marchandises sans faire quelque stipulation spéciale au sujet de la qualité des espèces dans lesquelles il voulait être soldé. Les hommes d'affaires eux-mêmes perdaient souvent la tête par suite de la confusion où cet état de choses jetait toutes les transactions pécuniaires. Les natures simples ou insouciantes étaient rançonnées et pillées sans miséricorde par des individus dont les exigeuces augmentaient plus rapidement encore que l'argent ne diminuait. Le prix des denrées, des chaussures, de l'aie, de la farine d'avoine s'éleva rapidement. Le morceau de métal que l'ouvrier recevait pour un shelling valait à peine, quand il avait besoin d'acheter un pot de bière ou un morceau de pain de seigle, un six-pence. Là où des artisans d'une intelligence plus qu'ordinaire étaient rassemblés en grand nombre, comme dans l'arsenal de Chatham, ils pouvaient faire entendre leurs plaintes et obtenir le redressement de leurs griefs2. Mais le paysan ignorant et isolé était misérablement écrasé entre deux classes de gens dont l'une ne lui donnait d'argent qu'à la valeur, et dont l'autre ne voulait le prendre qu'au poids. Et cependant ses souffrances n'étaient rien auprès de celles des malheureux auteurs. Nous pouvons juger de la manière dont les écrivains obscurs étaient traités d'après les lettres qui existent encore de Dryden à son libraire ïouson. Un jour Tonsou envoie quarante shellings de cuivre pour ne point parler des espèces rognées. Un autre jour, il paye une dette avec des pièces si mauvaises que pas une ne pouvait passer. Le grand poète les renvoie et demande à la place des guinées à vingtneuf shellings chacune. «J'attends, dit-il, dans une lettre, dfl
1 Essai de Lowndes.
' L'IIenuilage, 24 décembre (3 janvier) IG'Ji.