CHAPITRE III
l'argent de bonne qualité et non pas de celui que j'ai eu autrefois. » — « Si vous avez de l'argent qui puisse passer, dit-il dans une autre lettre, ma femme en sera bien aise. J'ai perdu trente shellings et plus sur le dernier payement de cinquante livres. » Ces plaintes et ces demandes qui n'ont été préservées de la destruction que par le grand nom de l'écrivain ne sont probablement qu'un simple échantillon de la correspondance qui remplit pendant longtemps les sacs de la poste d'Angleterre.
Au milieu de la détresse publique une seule classe prospérait d'une manière extravagante, c'était celle des banquiers, et, parmi ceux-ci, nul pour le bonheur ou l'habileté, ne pouvait soutenir la comparaison avec Charles Duncombe. C'était, quelques années auparavant, un orfèvre d'une fortune assez médiocre. On l'avait vu probablement, selon la coutume des gens de sa profession, poursuivre de ses importunités les pratiques sous les arcades de la Bourse, adresser aux marchands des saluts profonds et solliciter très-respectueusement l'honneur de tenir leur caisse. Mais il s'arrangea si bien pour profiter des bonnes aubaines dont la confusion générale des prix fournissait au changeur l'occasion, qu'au moment où le commerce du royaume souffrait le plus cruellement, il consacra près de quatre-vingt-dix mille livres à l'achat du domaine d'Helmsley, dans le North-Riding du Yorkshire. Cette belle propriété avait, à l'époque de nos troubles civils, été donnée par les Communes d'Angleterre au général Fairfax, en récompense de ses victoires, puis avait fait partie de la dot que la fille de Fairfax avait apportée au brillant et licencieux Buckingham. C'est là, qu'après avoir dissipé dans une folle et longue orgie physique et intellectuelle les plus heureux dons de la nature et les faveurs de la fortune, Buckingham avait porté les ruines chancelantes de sa personne et de son esprit, dont la beauté avait émerveillé ses contemporains, et c'est là que, sous cet humble toit et sous ce grabat grossier que le grand satirique du siècle suivant a décrits en vers immortels, il termina une vie arrêtée prématurément dans son cours. Ce vaste domaine passa à une nouvelle race et, en peu d'années, un palais plus somptueux qu'aucun de ceux que le magnifique Villiers avait jamais habités, s'éleva au milieu des grands bois et des pièces d'eau
qui lui avaient appartenu et s'appela du nom, autrefois si humble, de Duncombe.
Depuis la Révolution, l'état du crédit avait été l'objet de discussions fréquentes dans le Parlement. En 1689, la Chambre des Communes avait chargé un comité, pris dans son sein, de s'occuper de cette question, mais ce comité n'avait point déposé son rapport. En 1690, un nouveau comité avait déclaré dans son rapport que des quantités d'argent considérables sortaient du pays par les mains des juifs, de ces gens, ajoutait le rapport, qui feraient n'importe quoi pour s'enrichir. On fit mille projets pour favoriser l'importation et empêcher l'exportation des métaux précieux. Des bills, plus absurdes les uns que les autres, se succédaient et échouaient dans le Parlement. Enfin, au commencement de 1695, la question prit une tournure si grave que les Chambres s'en occupèrent d'une manière sérieuse. Le seul résultat pratique, toutefois, de leurs délibérations, ce fut une nouvelle loi pénale qui devait empêcher à tout jamais, elles l'espéraient du moins, de rogner les espèces fabriquées au marteau et de fondre et d'exporter la monnaie fabriquée au moulinet. Cette loi stipulait que toute personne qui dénoncerait un rogneur aurait droit à une récompense de quarante livres sterling ; que tout rogneur qui en dénoncerait deux autres aurait droit au pardon, et que quiconque serait trouvé en possession de limailles ou de rognures d'argent, serait marqué à la joue avec un fer chaud. Certains agents étaient autorisés à rechercher les espèces non monnayées. Si l'on trouvait dans une maison ou à bord d'un bâtiment des espèces non monnayées, l'obligation de prouver que ces espèces n'avaient jamais fait partie de l'argent du royaume incombait au propriétaire, et, s'il ne réussissait pas à donner une histoire suffisante de chaque lingot, il était passible de pénalités sévères. Cet acte n'eut, on le pense bien, aucune ellicaciié. Dans le cours de l'été et de l'automne qui suivirent, les espèces allèrent encore en diminuant, et le cri de détresse qui s'éleva de tous les comtés du royaume devint de plus en plus fort et perçant.
Mais, heureusement pour l'Angleterre, elle avait dans le sein de son gouvernement des gens qui comprenaient que ce n'était pas en pendant et en marquant d'un fer chaud les