CHAPITRE III
fonde des principaux chefs des Whigs était qu'il fallait hasarder quelque chose, sans quoi tout serait perdu. Montagueen particulier exprima, dit-on, en termes énergiques, sa résolution de tuer ou de guérir le malade. Sans doute, s'il y avait eu lieu d'espérer que le mal continuerait sans s'aggraver, il aurait été sage de différer jusqu'au retour de la paix une expérience qui devait éprouver seulement la force du corps politique. Mais le mal faisait chaque jour des progrès presque \isibles aux yeux. En 1694, la refonte des monnaies n'aurait pas présenté la moitié des risques qu'elle devait offrir en 1696, et, si grands que fussent les risques en 1696, ils seraient doublés si la refonte des monnaies était reculée jusqu'en en 1698.
Les politiques qui demandaient qu'on attendît causaient moins d'embarras que ceux qui étaient pour une refonte générale et immédiate, et qui, de plus, voulaient que le nouveau shelling ne valût que neuf pence ou neuf pence et demi. A la tête de ce parti se trouvait William Lowndes, secrétaire de la Trésorerie et membre du Parlement pour le bourg de Seaford, fonctionnaire respectable et plein de zèle, mais beaucoup plus versé dans les détails de son emploi que dans les parties supérieures de la philosophie politique. Il ignorait qu'une pièce de métal portant l'effigie du roi était une marchandise dont le prix était gouverné par les mêmes lois qui gouvernent le prix d'une pièce de métal à laquelle on a donné la forme d'une cuiller ou d'une boucle, et qu'il n'était pas plus au pouvoir du Parlement d'enrichir le royaume en appelant livre une couronne que de l'agrandir en appelant mille un furlong. Il était fermement convaincu , si incroyable que la chose puisse paraître, que si l'once d'argent était divisée en sept shellings au lieu de cinq, les nations étrangères nous vendraient leurs vins et leurs soies pour un plus petit nombre d'onces. Lowndes avait de nombreux adhérents. Les uns, faute de lumières, croyaient sincèrement tout ce qu'il leur disait, les autres, plus fins, ne demandaient pas mieux que d'être autorisés par la loi à payer cent livres avec quatre-vingts seulement. Si ses arguments avaient prévalu, les maux d'une vaste confiscation fussent venus s'ajouter aux autres maux qui allligeaient la nation ; le crédit public, encore dans son enfance tendre et maladive, eût été
détruit , et l'on eût eu sérieusement à redouter une mutinerie générale sur la flotte et dans l'armée. Heureusement Locke, dans un mémoire composé pour Somers, réfuta complètement Lowndes. Somers fut enchanté de ce petit traité et exprima le désir de le voir imprimé. Ce livre devint le catéchisme de tous les politiques les plus éclairés du royaume, et se lit encore avec plaisir et profit. Ce qui rehausse encore l'effet du raisonnement puissant et lumineux de Locke, c'est son désir évident de découvrir la vérité, et la courtoisie singulièrement aimable et généreuse avec laquelle il traite un antagoniste qui lui est si inférieur en talent. Flamsteed, l'astronome royal, définit parfaitement cette controverse en disant que le point en question était de savoir si cinq faisait six ou seulement cinq '.
Jusque-là Somers et Montague étaient entièrement d'accord avec Locke, mais quant à la manière dont devait s'effectuer le rétablissement de la valeur de la monnaie métallique, il y avait entre eux quelque différence d'opinion. Locke voulait, ainsi que l'avait demandé Dudley North, que le roi fixât dans une proclamation un jour rapproché par lequel la monnaie fabriquée au marteau ne serait reçue en payement qu'au poids. Ce plan avait sans doute des avantages immenses et faciles à saisir. H était d'une simplicité extrême et en même temps d'une grande efficacité. Il ferait en un instant ce que n'avaient pu faire ni les visites domiciliaires, ni les amendes, ni le fer rouge, ni la potence, ni le bûcher. On verrait disparaître et les gens qui rognaient les pièces fabriquées au marteau et ceux qui fondaient les pièces fabriquées au moulinet. Des quantités considérables de bonne monnaie d'or allaient sortir des tiroirs secrets et de derrière les panneaux des boiseries. L'argent mutilé allluerait petit à petit à la monnaie et en sortirait de nouveau sous une forme qui rendrait désormais toute mutilation impossible. En peu de temps, toute la monnaie du royaume serait rendue à la santé, à la ^ le, et pendant que s'accomplirait cet important changement, on ne souffrirait pas un seul instant de la rareté de l'argent.
' Essai de Lowndes pour l'Amélioration des espèces d'argent; Nouvelle Considération de Locke concernant l'élévation de la râleur il.' l'argent; Locke à Molyneux, 20 novembre lG'Ji; Molyucux à Locke, 24 deceiuba'
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C'étaient là de puissantes considérations , et sur une pareille question, la double autorité de North et de Locke a droit à tous nos respects. Mais il faut reconnaître que leur plan donnait prise à une objection sérieuse qui n'échappa pas entièrement, il est vrai, à leur attention, mais qu'ils semblent avoir traitée trop légèrement. Le rétablissement du crédit monétaire était un bienfait pour la communauté tout entière. En vertu de quel principe alors aurait-on fait supporter par une partie seulement de la communauté les frais de ce rétablissement? Il était sans doute on ne peut plus désirable que les mots livre et shilling eussent de nouveau un sens précis, et que chacun connût ce que signifiaient ses contrats et ce que valaient ses biens. Mais était-il juste d'atteindre cet excellent résultat par des moyens qui eussent eu pour conséquence que chaque fermier qui avait mis de côté cent livres pour payer son fermage, que chaque commerçant qui avait ramassé cent livres pour faire face à ses engagements, vît ses cent livres réduites en un moment à cinquante ou soixante? Ce n'était pas la faute de ce fermier ou de ce commerçant si ses couronnes et ses demi-couronnes n'avaient pas le poids voulu. Le gouvernement lui-même était à blâmer. Le mal que l'Etat avait causé, c'était à l'Etat de le réparer, et il eût été évidemment coupable de faire peser sur une classe particulière de la société les frais de la réparation, uniquement parce que cette classe était dans une situation qui permettait de la piller. Il eût été tout aussi raisonnable de faire supporter aux marchands de bois de construction toute la dépense de l'équipement de la flotte de la Manche, ou bien d'obliger les armuriers à fournir à leurs frais des armes aux régiments qui étaient en Flandre, que de rétablir le crédit métallique du royaume aux dépens des individus entre les mains desquels l'argent rogné se trouvait être à un certain moment,
Locke déclara qu'il regrettait la perte qui, si l'on suivait son avis, tomberait sur les détenteurs des espèces rognées. Mais il lui sembla que la nation devait choisir entre deux maux. Et de fait il était beaucoup plus aisé d'émettre la proposition générale que les frais du rétablissement de la monnaie devaient être supportés parle public, que d'imaginer un moyen de les lui faire supporter sans un extrême inconvénient et sans uu extrême danger. Annoncerait-on que toute
personne qui, dans le délai d'une année ou de six mois, porterait à l'hôtel de la Monnaie une couronne rognée recevrait en échange une couronne fabriquée au moulinet et que la différence entre la valeur des deux pièces serait payée par le public? Ce seraitoffrir une prime aux rogneurs. Lesciseaux joueraient de plus belle; la monnaie raccourcie se raccourcirait chaque jour davantage. La différence dont les contribuables auraient à tenir compte serait probablement plus élevée d'un million à la fin du terme qu'au commencement, et la totalité de ce million irait enrichir les malfaiteurs. Si le délai accordé au public pour apporter à la Monnaie les espèces fabriquées au marteau était réduit considérablement, le danger, relativement aux rogneurs, diminuerait dans la même proportion; on en verrait moins d'espèces rognées, mais alors on se trouverait en face d'un danger d'une autre nature. L'argent affluerait à la Monnaie plus vite qu'il ne pourrait en sortir, de sorte qu'il y aurait pendant quelques mois une rareté d'argent très-fàcheuse.
Un expédient aussi hardi qu'ingénieux vint à l'esprit de Somers et obtint l'approbation de Guillaume. C'était de préparer dans le plus profond secret une proclamation et de la publier en même temps dans toutes les parties du royaume. Cette proclamation annoncerait que les espèces fabriquées au marteau ne passeraient désormais qu'au poids. Mais tout possesseur de ces espèces serait invité à les remettre dans le délai de trois jours, sous enveloppe scellée, aux autorités publiques. Les espèces seraient examinées, comptées, pesées et renvoyées au propriétaire avec une promesse l'autorisant à toucher au Trésor, à une époque déterminée, la différence existant entre la quantité d'argent actuellement contenue dans les pièces et la quantité d'argent que, d'après l'étalon, ces pièces auraient dû contenir '. Si ce plan avait été adopté, on aurait immédiatement cessé de voir en Angleterre rogner, fondre et exporter la monnaie, et c'est la masse du public qui aurait supporté, ainsi que le voulait la justice, les frais du rétablissement du crédit. L'inconvénient résultant de la rareté de la monnaie eût été de très-courte durée; car on n'aurait gardé les pièces mutilées que le temps nécessaire
' Burnet, II, 147.