CHAPITRE III
réalisèrent jamais. Sa santé était délicate, son goût raffiné et même dédaigneux : aussi il ne tarda pas à abandonner la politique aux hommes dont le corps était plus robuste que le sien et l'esprit d'un tissu plus grossier. Il se livra aux pures jouissances de l'esprit, se perdit dans les méandres de l'ancienne philosophie académique, et aspira à la gloire de faire revivre l'éloquence de Platon. Sa diction, affectée et fleurie, mais souvent d'une beauté et d'une mélodie singulière, fascina un grand nombre de jeunes enthousiastes, qui ne furent pas seulement pour lui des disciples, mais des adorateurs. Sa vie fut courte, mais il vécut assez pour devenir le fondateur d'une nouvelle école de libres penseurs anglais, diamétralement opposés d'opinions et de sentiments à cette autre secte de libres penseurs, à laquelle Hobbes servait d'oracle. Pendant de longues années, les Caractères de l'un furent l'Evangile des incrédules aux dispositions romanesques et sentimentales, tandis que l'Evangile des incrédules froids et systématiques fut le Lévialhan de l'autre.
Le bill si souvent proposé et si souvent repoussé passa dans la Chambre des Communes sans division, et fut porté ensuite à la Chambre des Lords. Il en revint bientôt avec celte clause qui avait donné lieu à tant de discussions et qui modifiait la constitution de la Cour du Lord Grand-Sénéchal. Un parti considérable parmi les représentants du peuple refusait encore d'accorder aucun nouveau privilège à la noblesse. Mais le moment était critique. La mésintelligence qui s'était élevée entre les deux Chambres, au sujet du bill sur la refonte des monnaies, avait produit des inconvénients de nature à alarmer le politique le plus hardi. Il fallait acheter une concession par une autre. Les Communes, à 192 voix contre 150, adoptèrent l'amendement que, pendant quatre ans, les Lords avaient introduit avec une obstination infatigable dans le bill, et, en retour, les Lords votèrent immédiatement et sans amendement le Bill sur la refonte des monnaies.
On avait beaucoup discuté sur la question de savoir à quel moment le nouveau système de procédure dans les cas de haute trahison commencerait à fonctionner. Une fois même, le bill avait échoué par suite des discussions qu s'étaient élevées sur ce point. Un grand nombre de per-
sonnes étaient d'avis que ce changement ne devait avoir lieu qu'à la lin de la guerre. Il était notoire, disaient-elles, que l'étranger avec lequel on était en lutte était soutenu à l'intérieur par un trop grand nombre de traîtres, et ce n'était pas, ajoutaient-elles, dans un pareil moment qu'il fallait adoucir la sévérité des lois qui protégeaient la chose publique contre les machinations des mauvais citoyens. Il fut enfin décidé que les nouvelles dispositions législatives commenceraient à produire leur effet le 25 mars, c'est-à-dire, d'après l'ancien calendrier, le premier jour de l'année 1096.
Conduite du Parlement au sujet de la concession de terres de la Couronne, faite à Portland dans le pays de Galles.
Le 21 janvier, le Bill sur la refonte des monnaies et celui qui avait pour objet de régler la forme de procédure dans les cas de haute trahison, reçurent la sanction royale. Le lendemain, les Communes se rendirent à Kensington pour y accomplir une mission qui n'avait de charme ni pour elles ni pour le roi. En masse, elles étaient fermement décidées à soutenir Guillaume, à quelque prix et à quelque risque que ce fût, contre tous ses ennemis, soit du dedans, soit du dehors. Mais, comme cela devait se rencontrer dans toute assemblée composée de cinq cent treize gentilshommes anglais, elles étaient jalouses de la faveur qu'il témoignait aux amis de sa jeunesse. Il avait résolu de mettre la maison de Bentink, pour la richesse et la splendeur, au niveau de celles des Howard et des Seymour, des Russell et des Cavendish. Il avait concédé à Portland quelques-unes des plus belles propriétés héréditaires de la couronne, non sans que cette concession excitât les murmures des Whigs et des Tories. Il n'avait rien fait, il est vrai, qui ne fût conforme à la lettre de la loi et à une longue série de précédents. Depuis un temps immémorial, les souverains anglais avaient considéré comme leur propriété particulière les terres auxquelles ils avaient succédé en vertu de leur titre. Toutes les familles qui s'étaient élevées en Angleterre, depuis les De Veres jusqu'aux Hydcs, avaient été enrichies par des dons de la munificence royale. Charles II avait découpé pour ses bâtards, dans son domaine héréditaire, des propriétés ducales. Le Bill des Droits ne contenait pas non plus un seul