‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 174 sur 246 · CHAPITRE III. 3T · texte numérisé non relu

CHAPITRE III. 3T

les individus en qui le fanatisme religieux ou politique a détruit sur un point particulier toute sensibilité morale en la laissant au contraire intacte sur tout le reste. Tel était, par exemple, Digby. Il n'éprouvait aucun scrupule à faire sauter en l'air le' roi, les Lords et les Communes, et cependant il montra envers ses complices une fidélité religieuse et chevaleresque : la crainte même de la roue ne put pas lui arracher un seul mot de nature à les compromettre. Mais, il faut le dire, cette union de la dépravation et de l'héroïsme moral est fort rare. La plupart des hommes ne sont ni assez vicieux ni assez vertueux pour rester fidèles et dévoués à leurs complices quand ils font partie d'associations qui se proposent un but criminel et inhumain, et dès qu'un seul membre de ces associations manque du vice ou de la vertu nécessaires, l'association tout entière est en danger. Rassembler dans un seul et même corps quarante Anglais, tous coupejarrets endurcis et en même temps de sentiments assez élevés et assez généreux pour que ni l'espoir de l'opulence ni la crainte du gibet ne les entraîne à trahir le reste de leurs afiidés, c'est ce qui a été impossible jusqu'à présent et ce qui le sera toujours, il faut l'espérer.

Barclay avait dans sa bande des individus trop mauvais et trop bons pour qu'il leur confiât un secrel aussi important que le sien. Le premier dont le cœur faillit lut Flsher. Avant même que l'époque et le lieu du crime fussent fixés, il obtint dePortland une audience et dit à ce seigneur qu'il se tramait un complot contre la vie de Guillaume. Quelques jours après, Fisher revint avec des détails plus précis. Mais son caractère n'était pas de nature à inspirer en lui beaucoup de confiance, et depuis qu'on avait eu affaire à des coquins tels que Fuller, Young, Whitney et Taafe, les hommes sensés ne eroyaient plus cfue difficilement aux histoires de complots; Portland, bien qu'en général il s'alarmât aisément quand la vie de son maître et de son ami était en jeu, ne prêta donc qu'une médiocre attention à la révélation de Fisher. Mais, dans la soirée du l-i février il reçut une visite d'une personne dont il ne pouvait traiter légèrement le témoignage. C'était un gentilhomme catholique romain d'un courage et d'une honorabilité éprouvés, nommé Pendergrass. Il était arrivé la veille du Hampshire à Londres, par suite d'une lettre

pressante de Porter qui, malgré la corruption de son cœur et de ses mœurs, avait été pour Pendergrass un ami dévoué, presqu'un père. Dans une insurrection jacobite, Pendergrass eût été probablement l'un des plus ardents. Mais ce fut avec horreur qu'il apprit qu'on lui demandait de jouer un rôle dans une entreprise honteuse et criminelle. Il se trouva dans l'une des situations qui mettent à la torture la plus cruelle les natures nobles et sensibles. Que devait-il faire? Devait-il commettre un meurtre? Devait-il laisser accomplir un meurtre qu'il pouvait empêcher? Et cependant irait-il trahir une personne qui, si coupable qu'elle fût, l'avait comblé de bienfaits? Peut-être serait-il possible de sauver Guillaume sans nuire à Porter? Pendergrass se détermina à en faire la tentative. « Milord, dit-il à Portland, si vous tenez à la vie du roi Guillaume, ne le laissez pas aller à la chasse demain. Il est l'ennemi de ma religion, mais ma religion me fait un devoir de lui donner cet avis. Toutefois, quant aux noms des conspirateurs, je suis résolu à les taire; quelques-uns d'entre eux sont mes amis ; l'un d'eux en particulier est mon bienfaiteur, et je ne le trahirai pas. »

Portland se rendit immédiatement auprès du roi, mais le roi reçut cette nouvelle avec un grand sang-froid et parut décidé à ne pas se priver pour obéira une vaine frayeur du plaisir que lui promettait la journée du lendemain. Voyant ses raisonnements et ses prières inutiles, Portland dut à la fin menacer Guillaume de rendre aussitôt cette affaire publique, si Sa Majesté ne consentait pas à rester enfermée le lendemain toute la journée, et cette menace produisit son effet.

Le samedi, 15, arriva. Les Quarante étaient prêts à monter à cheval, quand les vedettes qui surveillaient Kensington House vinrent leur annoncer que le roi ne chasserait point ce jour-là. « Le renard, dit Chambers avec rage, reste au gîte. » Puis il ouvrit sa chemise, montra une large cicatrice qui couvrait sa poitrine, et fit le serment de se venger de Guillaume.

La première idée des conspirateurs fut que leur complot avait été découvert. Mais ils furent bientôt rassurés, on leur dit que le temps avait retenu le roi dans son palais, et en effet la journée était froide et orageuse. Il n'y avait à

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