‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 177 sur 246 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

parti, vit toute la force que le Gouvernement ainsi que les Wliigs pourraient tirer d'une association de ce genre1. Un acte fut immédiatement rédigé d'après lequel les représentants du peuple, chacun en particulier, reconnaissaient solennellement Guillaume pour leur roi légitime et s'engageaient à le défendre, et à le défendre mutuellement contre Jacques et les partisans de Jacques. Enfin, ils firent serment, si la vie de Sa Majesté était abrégée par la violence, de le venger d'une manière exemplaire sur la personne de ses meurtriers et de soutenir tous ensemble, énergiquement, l'ordre de succession établi par le Bill des Droits. Il fut ordonné que l'on ferait le lendemain matin l'appel nominal dans la Chambre2. L'assistance fut donc nombreuse. L'acte d'association, rédigé sur parchemins, était sur le bureau, et les membres se levèrent l'un après l'autre, comté par comté, pour y apposer leurs signatures3.

Etat des sentiments publics.

Le discours du roi, l'adresse collective des deux Chambres, l'association formée par les Communes, ainsi qu'une proclamation qui contenait les noms des conspirateurs et offrait une récompense de mille livres pour quiconque mettrait la main sur l'un d'eux, furent aussitôt répandus par les lieux publics, dans toutes les rues de la capitale, et les courriers de la poste les emportèrent dans les provinces. Partout où ces nouvelles arrivèrent, elles soulevèrent le pays tout entier. Ces deux mots abominables, « assassinat et iuvasion, » produisirent un effet magique. On n'eut point besoin de recourir à la presse. Les marins sortirent par milliers des lieux où ils se cachaient pour servir sur la Hotte. Trois jours seulement après l'appel fait par le roi à la nation, Russell mettait à la voile hors de la Tamise avec une forte escadre. Une autre se tenait prête à Spithead. La milice de tous les comtés maritimes, depuis le Wash jusqu'à Lands'End , prit les armes. Le public éprouvait, en général, une vive sympathie pour les personnes accusées de délits purement poli-

1 Les ennemis de l'Angleterre dévoilés, 1701. 1 l'rocès-Yerbaux des Communes, 24 février 1695 6. 1 l'rocès-Yerbaux des Communes; Van Cleverskirke, 28 février (9 mars) ; L'Hei mitaçe, même date.

ut.

tiques, mais la population tout entière donna la chasse comme à des loups aux assassins de Barclay. L'horreur que de tout temps les Anglais ont ressentie pour les visites domiciliaires et pour tous ces obstacles que la police des Etals du continent jette dans le chemin des voyageurs, ils l'oublièrent pendant un moment. On tint fermées pendant de longues heures les portes de la Cité de Londres, tandis que des visites rigoureuses avaient lieu à l'intérieur. Les magistrats de presque toutes les villes du royaume qui étaient ceintes de murailles, suivirent l'exemple de la capitale. Sur toutes les grandes routes on posta des piquets d'hommes armés avec ordre d'arrêter les passants de tournure suspecte. Pendant quelques jours il fut presque impossible d'aller sans passeport d'un lieu à un autre ou de se procurer des chevaux de poste sans l'autorisation d'un juge de paix. Et pas une voix ne s'éleva contre ces précautions. Le bas peuple était même, si c'est possible, plus ardent que les fonctionnaires publics à livrer les traîtres à la justice. Cet empressement peut s'expliquer en partie par les fortes récompenses qu'avait promises la proclamation royale. La haine que tout bon protestant nourrissait contre les coupe-jarrets papistes ne fut pas peu augmentée par les chansons dans lesquelles les poètes populaires célébrèrent cet heureux cocher de fiacre qui avait mis la main sur un des traîtres, avait reçu ses mille livres et s'était établi en gentilhomme l.

En certains endroits, on eut peine à contenir dans les limites de la loi le zèle de la populace. A la maison de campagne de Parkyns, dans le Warwickshire, on trouva des armes et des habillements suflisants pour équiper un régiment de cavalerie. Dès que le fait fut connu, une populace furieuse se rassembla, jeta à bas la maison et dévasta complètement les jardins '-. Parkyns lui-même fut traqué dans un grenier du Temple. Porter et Keyes, qui s'étaient enfuis dans le Surrey, lurent poursuivis à outrance, arrêtés à Lutherhead par les paysans qui, après quelque résistance, s'as-

1 Si l'on en croit L'Hermitage, 58 février (9 mars), il y eut doux de ces fortunés cochera de Sacre. Kn effet, an intelligent et vigilant cocher de liacre était, par la nature de sa profession, ou ne peut plus propre à réussir dans celte sorte de chasse. Les journaux abondent eu preuves de l'enthousiasme général.

' Le Postillon, 5 mars 1695-6.

stirèrent de leurs personnes et les firent envoyer en prison. Friend fut trouvé caché clans la maison d'un quaker. Kinghtley fut découvert sous un costume de femme du monde, et reconnu en dépit de ses mouches et de son fard. En peu de jours, les chefs de la conspiration se trouvèrent entre les mains de la justice, à l'exception de Barclay qui réussit à s'échapper en France.

Eu même temps, on arrêta quelques mécontents notoires et on les retint un certain temps en prison comme suspects. Le vieux ftogêr Lestrange, alors dans sa quatre-vingtième année, fut pris. Ferguson, que l'on trouva caché sous un lit à Gray's Inn Lane, fut, à la satisfaction générale, enfermé à Newgate '. Sur ces entrefaites, une Commission spéciale fut instituée pour juger les traîtres. Les preuves ne manquaient pas ; car, des conspirateurs dont on s'était emparé, dix ou douze étaient prêts à se sauver en portant témoignage contre leurs complices. Nul n'avait plus trempé dans le crime et nul n'envisagea la mort avec une terreur plus abjecte que Porter. Le gouvernement consentit à lui faire grâce de la vie, et obtint .ainsi, non-seulement ses confidences, mais encore les confidences beaucoup plus respectables de Pendergrass. Pendergrass ne courait aucun danger. Il n'était point coupable ; son caractère était honorable, et son témoignage eût eu bien plus de poids auprès d'un jury que celui d'une foule de gens qui ne prêtaient serment que pour sauver leur tête en péril. Mais il avait la parole du roi qu'il ne paraîtrait comme témoin que de son plein gré, et il était résolu à ne figurer en cette qualité que si on lui répondait de la vie de Porter. Porter étant désormais hors de cause, Pendergrass n'éprouva plus aucun scrupule à révéler la vérité.

Procès de Charnock, King et Keyes.

Charnock, King et Keyes comparurent les premiers à la barre. Le président des Trois Cours de Common Law et plusieurs autre juges siégeaient, et dans l'auditoire, on voyait un grand nombre de membres des deux Chambres du Parlement.

• Le Postillon, 29 février, 2, 12, 14 mars 1695-6.

C'était le 11 mars. Le nouvel Acte qui réglait la procédure dans les cas de haute trahison ne devait commencer à fonctionner que le 25. Les accusés représentèrent que, comme la législature avait, en passant le statut en question, reconnu qu'il était juste de leur permettre de voir leur acte de mise en accusation et de se procurer l'assistance d'un avocat, le tribunal devait, soit leur accorder ce que la plus haute autorité du royaume avait déclaré être une indulgence raisonnable, soit ajourner le procès à une quinzaine de jours. Mais les juges refusèrent d'accorder un délai. Aussi des écrivains postérieurs les ont-ils accusés de ne s'être tenus aussi rigoureusement à la lettre de la loi que pour perdre des hommes qui, si la loi avait été interprétée conformément à son esprit, auraient eu quelque chance de se sauver. Celte accusation est injuste. Les juges ne tirent évidemment qu'appliquer la véritable intention de la législature, et s'il y eut une injustice de commise, ce ne sont pas les juges, mais la législature qu'il faudrait en rendre responsable. Les mots « vingt-cinq mars » ne s'étaient pas glissés par pure inadvertance dans l'Acte : tous les partis dans le Parlement était depuis longtemps d'accord sur les principes des nouveaux règlements. La seule question sur laquelle on discuta, ce fut de savoir à quelle époque ces règlements prendraient effet. Après des débats qui durèrent plusieurs sessions, après des votes successifs qui aboutirent à des résultats divers, on en vint à un compromis, et assurément ce n'était pas aux tribunaux de modifier les termes de ce compromis. On peut affirmer, il est vrai, en toute confiance, que si les Chambres avaient prévu le complot d'assassiner, elles auraient non pas avancé, mais reculé le jour auquel devait commencer l'application du nouveau système. Il est certain que le Parlement et, en particulier, le parti whig, méritaient un blâme sévère. En effet, si les anciennes règles de procédure ne donnaient à la couronne aucun avantage injuste, il n'y avait pas de motif pour les changer, et si, au contraire, ainsi que chacun le reconnaissait, elles donnaient à la couronne un avantage injuste, et cela contre un malheureux qui avait à défendre sa vie en justice, le Parlement n'aurait point dû les laisser subsister un seul jour. Mais on ne peut faire un reproche aux tribu-

naux de n'avoir pas agi en opposition directe avec la lettre comme avec l'esprit de la loi.

Le gouvernement aurait pu ajourner le procès jusqu'au jour où le nouvel Acte commença à fonctionner, et il eût été sage à lui, non moins que juste de le faire, car les prisonniers n'auraient rien gagné à un délai. Leur affaire était de celles où toute l'habileté des Ecoles de Droit aurait échoué. Porter, Pendergrass, Delarue et d'autres, avaient produit des preuves qui n'admettaient point de réplique. Charnock dit avec facilité et présence d'esprit le peu de choses qu'il avait à dire. Le jury rapporta contre les accusés un verdict de culpabilité. Disons-le à la honte de ce siècle, la foule qui assiégeait le tribunal accueillit par de violents hurrahs le verdict du jury, et ces hurrahs se renouvelèrent lorsque les trois malheureux, après avoir entendu leur sentence, sortirent avec une escorte '.

Charnock n'avait jusqu'alors montré aucun signe de faiblesse, mais quand il se retrouva dans sa cellule, son courage l'abandonna. Il se répandit en prières pour obtenir sa grâce. « Il serait heureux, » disait-il, « de passer le reste de ses jours dans une réclusion qui ne fût pas trop rigoureuse ; il ne demandait que la vie, et, en retour de la vie, il promettait de découvrir tout ce qu'il savait des projets des Jacobites contre le gouvernement. S'il ne disait point la vérité, ou s'il supprimait quelque chose, il consentait à être traité avec la dernière rigueur. » Cette proposition excita parmi les conseillers de Guillaume une vive émotion et quelques différences d'opinion. Mais le roi prit, dans cette circonstance, comme dans toutes les circonstances analogues où il se trouva, une résolution sage et magnanime. Il vit que la découverte du complot d'assassinat avait changé toute la face des affaires. Son trône, tout récemment encore chancelant, était désormais assis sur des bases inébranlables. Sa popularité, par un essor impétueux, s'était élevée à une aussi grande hauteur que le jour où il marcha de Torbay sur Londres. Un grand nombre de gens que son administration avait mécontentés, et qui, dans leur mauvaise humeur,

1 Le Postillon, 12 mars 1696 ; Vernon à Lexinglon, 13 mars; Van Cleverskiiko, 13 (-23) mars. Ce procès est rapporté tout au long dans la Collection des Procès d'Etat.

avaient entretenu des communications avec Saint-Germain, apprirent avec dégoût que, jusqu'à un certain point, ils s'étaient ligués avec des meurtriers. Guillaume ne voulut point pousser ces persounes-là au désespoir. Il ne voulut même pas les exposer à rougir. Il décida non-seulement de ne les pas punir, mais encore de ne pas leur faire subir l'humiliation d'un pardon. Il refusa de savoir ce dont ils étaient coupables contre lui, et abandonna Charnock à son sort ». Quand il vit qu'il n'avait point de chance d'être accueilli comme déserteur, Charnock prit la dignité d'un martyr et joua résolument son rôle jusqu'au bout. Afin de dire adieu au monde de meilleure grâce, il se fit faire un bel habit neuf pour être pendu avec, et, le dernier jour, il se fit poudrer et friser sa perruque avec un soin extrême 2. Un moment avant d'être lancé dans l'espace, il remit aux shériffs un écrit où il avoua avoir conspiré contre la vie du prince d'Orange, mais il nia solennellement que Jacques lui eût donné aucune commission autorisant l'assassinat. Cette dénégation était vraie, à la prendre à la lettre, mais Charnock ne nia pas, et la vérité l'empêchait de nier, qu'il eût vu une commission écrite et signée de Jacques, et contenant des paroles, que, sans leur faire violence, on pouvait interpréter, et que tous ceux qui les virent interprétèrent, en effet, comme si elles autorisaient la criminelle embuscade de Turnham Green.

Il est vrai que daus un autre écrit qui existe encore, mais qui n'a jamais été imprimé, Charnock tient un langage tout différent. Il déclare franchement, que pour des raisons trop faciles à comprendre, il ne pouvait dire la vérité tout entière dans le papier remis par lui aux shériffs. Il reconnut que le complot dans lequel il avait été engagé paraissait, aux yeux même d'un grand nombre de sujets fidèles, hautement criminel. Ils l'appelaient assassin et meurtrier. Et cependant qu'avait-il fait de plus que ce qu'avait fait Mucius Scevola? Qu'avait-il fait de plus encore que ce qu'avait fait chacun de

1 Burnet, II, 171 ; Coup d'œil sur les disposition;; actuelles de l'Angleterre; Les Ennemis de l'Angleterre dévoilés, roi; L'Hermilag , il ti mars IG9G. L'Hermilage dit : « Charnock a fait de grand pour

avoir sa grâce, et a offert de tout déclarer : mais elle lui a esté refusée. »

* Ï/Hermitage, »7 (27) mais.

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