CHAPITRE IV
tion *. Les manufacturiers trouvèrent en général, mais avec une difficulté extrême, le moyen de payer leurs ouvriers en espèces monnayées2. Les hautes classes vécurent en grande partie à crédit. Les personnages même les plus opulents avaient à peine de quoi payer chaque samedi le mémoire hebdomadaire de leur boucher et de leur boulanger 3. Toutefois, les bons ou promesses souscrites par eux passaient sans peine dans les localités où l'on connaissait leurs moyens et leur caractère. Les billets des riches changeurs de Lombard- Street circulaient de tous côtés 4. Le papier de la Banque d'Angleterre rendit de grands services et il en aurait rendu davantage encore, sans la malheureuse erreur dans laquelle Harley et Foley avaient récemment fait tomber le Parlement. La confiance que le public avait mise dans cette puissante et opulente compagnie, avait été ébranlée par l'Acte qui créait la banque foncière. On pouvait douter avec raison qu'il y eût place dans l'Etat pour les deux institutions rivales, et des deux la plus jeune semblait avoir les sympathies du gouvernement et de la législature. Les actions de la Banque d'Angleterre étaient tombées rapidement de cent dix à quatrevingt-trois. D'un autre côté, les orfèvres qui dès l'origine s'étaient montrés hostiles à cette grande corporation complotaient contre elle. Ils ramassèrent de tous les côtés son papier, et le 4 mai, au moment où l'Echiquier venait d'engloutir la plus grande partie de la vieille monnaie, lorsque la monnaie nouvelle commençait à peine à circuler, ils se précipitèrent en foule à Grocer's Hall et exigèrent qu'on les payât immédiatement. Un seul orfèvre demanda trente mille livres sterling. Dans cette extrémité les directeurs montrèrent autant de fermeté que de sagesse. Ils refusèrent de douuer des espèces en retour des billets qui ne leur étaient présentés que pour
1 Brefs Mémoires de Haynes; Manuscrits Lansdowne, 801.
* Voir la Pétition de Birmingham dans les Procès-Verbaux des Communes, 12 novembre I69G, ainsi que la Pétition deLeicester, 21 novembre.
' L'argent était excessivement raie, on n'en payait ni on n'en recevait. Mais tout se faisait sur parole. Evelyn, 13 mai. 11 ajoute, le 11 juin : « La monnaie courante manque pour entreprendre les plus petites affaires, même pour se procurer les provisions de chaque jour sur les marchas. »
4 L'Hermitage, 22 mai (Ier juin) Voir une lettre de Dryden à Tonsen queMaloni, avec une grande vraisemblance, suppose avoir été écrite à cette époque.
les mettre dans l'embarras : ils laissèrent les détenteurs des dits billets porter plainte et cliercher remède à Westminster- Hall. Quant aux autres créanciers qui étaient venusde bonne foi réclamer ce qui leur était dû, ils furen-t soldés. Les conspirateurs affectèrent de triompher du corps puissant qu'ils haïssaient et redoutaient. Cette Banque qui tout récemment availcommencé à voir le jour sous desi brillants auspices, qui avait paru destinée à faire révolution dans le commerce et dans les finances, qui avait fait l'orgueil de Londres et l'envie d'Amsterdam, cette Banque était déjà insolvable, ruinée, déshonorée. On vit paraître une foule de pasquinades dirigées contre elle : — « Procès de la Banque foncière pour crime d'assassinat contre la Banque d'Angleterre; — Dernières volontés et testament de la Banque d'Angleterre; — Epilaphe de la Banque d'Angleterre ; — Enquêtes sur la Banque d'Angleterre, etc., etc. » Mais en dépit de toutes ces clameurs et de tout cet esprit, les correspondants des Etats-Généraux les informaient que la Banque d'Angleterre n'avait réellement pas souffert dans l'estime publique, et que la conduite des orfèvres était en général blâmée '.
Les directeurs se trouvèrent bientôt dans l'impossibilité de se procurer assez d'argent pour faire face à toutes les demandes qui leur furent faites de bonne foi. Ils s'avisèrent alors d'un nouvel expédient. Ils firent un appel de vingt pour cent aux propriétaires, et par ce moyen ils obtinrent une somme qui leur permit de donner à tout requérant quinze pour cent en monnaie fabriquée au moulinet sur ce qui lui était dû, puis ils lui rendirent son billet après avoir indiqué par une note sur le billet même qu'une partie en avait déjà été payée2. On conserve encore dans les archives de la Banque quelques billets revêtus de cette note : ce sont comme des monuments de cette terrible année. Le papier de la corporation continua à circuler, mais la valeur en éprouva de jour en jour, ou plutôt d'heure en heure, des fluctuations violentes, car le public était dans un tel état d'excitation, que
• L'Bermitage aux Etals-Généraux, 8 (18) mai; Gazette de Paris 2 (12) juin ; Procès et Condamnation de la Banque foncière à Exitcr-Cluimje pour meurtre commis sur la Banque d'Angleterre à Grocer's Hall, Iti'JG Le testament et l'épilaphe se trouvent dans le piocéô.
» L'ilermilage, 13 (22) juin icoo