CHAPITRE IV
que de prétendre que le fanatisme de cet homme et des gens de son espèce ne produisit aucun effet sur une population qui n'était que trop cruellement éprouvée. Il y eut des émeutes dans plusieurs parties du pays, mais elles furent réprimées sans trop de peine et, autant que nos recherches nous ont permis de nous en assurer, sans effusion de sang '. Dans un certain endroit, une foule de pauvres créatures ignorantes, excitées par quelque lâche agitateur, assiégèrent la maison d'un membre du Parlement appartenant au parti whig et demandèrent à grands cris qu'on leur changeât leur monnaie rognée. Ce gentilhomme y consentit et désira voir ce qu'ils avaient apporté. Au bout de quelque temps, ils ne purent produire qu'une seule demi-couronne rognée 2. A distance, ces troubles s'exagéraient et devenaient des séditions et des massacres. Ainsi à Paris on imprima gravement que dans une ville anglaise, dont on ne donnait pas le nom, un soldat et un boucher s'étaient querellés au sujet d'une pièce de monnaie, que le soldat avait tué le boucher, que le garçon du boucher avait saisi un couperet et tué le soldat, qu'une grande bataille s'en était suivie et que cinquante cadavres étaient restés sur le carreau 3. Ce qu'il y a de vrai, c'est que la conduite de la masse du peuple fut au-dessus de tout éloge. Lorsqu'en septembre les juges des assises revinrent de leurs tournées ils déclarèrent dans leurs rapports que l'esprit de la nation était excellent 4. Elle montrait une patience, une modération, une bonhomie, iine bonne foi, que personne n'avait espérées ; chacun sentait que ce n'était qu'en s'aidant réciproquement et en se témoignant une tolérance mutuelle qu'on pourrait empêcher la dissolution de la société. Si un créancier rigoureux venait à jour fixe réclamer avec dureté son payement en monnaie fabriquée au moulinet, on se le
rilent, quelques-uns des écrits de Grascombe, mais il ne parle point du plus mauvais qui a pour titre : Exposé des opérations de la Chambre des Communes par rapport à la refonte de la monnaie rognée et à la baisse du prix des guinées. Il a été prouvé devant un comité de la Chambre des Communes que Grascombe en était l'auteur. Voir les Procès-Verbaux de la Chambre, 30 novembre 1691.
1 L'Heimitage, 12 (2*2) juin, 7 (17) juillet 1696.
* Voir la réponse à Grascombe, intitulée : Réflexions sur un libelle scan' daleux.
' Gazette de Paris, 15 septembre 1696.
' I/Hermitage, S (12) octobre 1696.
m. ac
422 REGNE DE GUILLAUME ItT.
montrait au doigt dans les rues, et ses propres créanciers l'assiégeaient de demandes qui le mettaient bientôt à la raison. On avait eu de vives inquiétudes au sujet des troupes. Il n'était pas possible de les payer régulièrement; si on ne les payait pas régulièrement, il était à craindre qu'elles ne pourvussent elles-mêmes à leurs besoins au moyen de la rapine, et cette rapine, il était certain que la nation, qui n'était nullement habituée aux exactions et à l'oppression militaires, ne la supporterait pas sans résistance. Mais, chose étrange, dans cette année difficile, l'entente fut meilleure que jamais entre les soldats et le reste de la nation. La bourgeoisie, les fermiers, les boutiquiers fournirent aux habits rouges les choses nécessaires avec tant d'empressement et d'une manière si libérale qu'il n'y eut ni querelle ni maraudage. « Si graves qu'aient été les difficultés du moment, écrit l'Hermitage, elles ont produit un heureux résultat ; elles on montré combien est bon l'esprit de la nation. Nul, si favorablement qu'il jugeât les Anglais, n'aurait espéré que dans un temps de telles souffrances on verrait régner une telle tranquillité '. »
Les personnes qui dans ce labyrinthe si étrangement compliqué des affaires humaines aimaient à rechercher les traces d'une sagesse supérieure croyaient que sans l'intervention d'une gracieuse Providence, le plan qui avait coûté tant d'efforts d'esprit à de grands politiques et à de grands philosophes aurait échoué d'une manière complète et ignominieuse. Souvent, depuis la Révolution, les Anglais s'étaient montrés intraitables, tracassiers, jaloux sans raison desHollandais et disposés à interpréter en mal tous les actes du roi. Si le 4 mai avait trouvé nos ancêtres dans ces dispositions, nul doute que cette violente détresse financière irritant des esprits déjà irritables n'eût amené une explosion qui eût ébranlé et peut-être renversé le trône de Guillaume. Heureusement, au moment où le dévouement de la nation était mis à la plus rude épreuve, le roi était plus populaire qu'il ne l'avait jamais été depuis le jour où on lui avait offert la couronne à Banquetmg-House. Le complot qui venait d'être. tramé contre sa vie avait généralement excité le dégoût et
' L'Hermitage, 20 (30) juillet, 2 (12), 9 (19) octobre 1696.