CHAPITRE IV
lettre pour la France. Tout ce qu'il savait de leur trahison, il le tenait de seconde et de troisième main, seulement. Mais il n'avait aucun doute sur leur culpabilité. L'un d'eux était Marlborough. Ce personnage, après avoir abandonné Jacques pour Guillaume, avait promis d'acheter son pardon en abandonnant Guillaume pour Jacques, puis, après avoir joué longtemps un double jeu, avait de nouveau abandonné Jacques et fait sa paix avec Guillaume. Godolphin avait trompé de même le roi Jacques. Pendant longtemps il avait envoyé à Saint-Germain de belles paroles ; en retour de ces belles paroles, il avait reçu son pardon ; puis ce pardon une fois dans son tiroir, il avait continué à administrer les finances du gouvernement existant. Perdre un tel homme, c'était un juste châtiment de sa bassesse et un grand service à rendre au roi Jacques. Mais combien il était plus désirable encore de ternir la renommée et de ruiner l'influence de Russell et de Shrewsbury! L'un et l'autre étaient des membres distingués de ce parti qui sous différents noms, pendant trois générations , s'était montré implacablement hostile aux rois de la maison de Stuart. L'un et l'autre avaient joué un grand rôle dans la Révolution. L'un et l'autre avaient signé l'acte qui avait appelé le prince d'Orange en Angleterre. L'un d'eux était ministre de la marine de ce prince, l'autre était son principal secrétaire d'Etat. Mais ni l'un ni l'autre ne lui avaient -été constamment fidèles. Après son avènement au trône, tous deux avaient ressenti amèrement sa magnanime et sage impartialité, impartialité que ces esprits aveugles par l'esprit de faction taxèrent d'ingrate et injuste partialité pour le parti tory, et, dans leur dépit, tous deux avaient prêté l'oreille aux insinuations des agents de Saint-Germain. Russell avait juré par tout ce qu'il y avait de plus sacré qu'il remènerait lui-même son souverain exilé. Mais ce serment avait été violé aussitôt que proféré, et c'était l'homme en qui la famille royale avait cru voir un second Monk qui avait anéanti à la bataille de La Hogue les espérances de cette famille. Shrewsbury n'était pas allé si loin. Lui aussi pourtant, dans sa mauvaise humeur contre Guillaume, s'était mêlé aux intrigues jacobites. Le pouvoir et la réputation de ces illustres personnages intéressaient profondément la réputation comme le pouvoir de tout le parti whig. Ce parti, après quelques
querelles qui n'étaient en réalité que des querelles d'amants, était maintenant cordialement réconcilié avec Guillaume et uni à lui par les liens les plus étroits. Si l'on pouvait desserrer ces liens, si l'on pouvait inspirer au roi de la défiance et de l'aversion pour la seule association d'hommes qui, par principe et par enthousiasme, fût dévouée à ses intérêts, ce serait pour ses ennemis un vrai triomphe.
C'est dans ces idées que Fenwick remit à Devonshire un mémoire rédigé avec tant d'adresse, qu'il eût probablement attiré quelque grand malheur sur le prince auquel il était adressé, si ce prince n'avait été un homme doué d'une admirable netteté de jugement et d'une élévation d'esprit singulière. Ce mémoire ne contenait presque rien sur les complots jacobites auxquels l'auteur avait été mêlé et dont il connaissait à fond tous les détails. Il ne contenait rien qui fut de nature à causer le plus petit préjudice à quiconque était réellement hostile à l'ordre de choses existant. Tout le récit était un composé d'histoires, vraies sans doute pour la plupart, mais ne reposant que sur des simples ouï-3ire, au sujet des intrigues d'hommes d'Etat et d'hommes de guerre éminents qui, quelle que eût été leur conduite antérieure, soutenaient, en ce moment du moins, avec chaleur et sincérité le trône de Guillaume. Godolphin, au dire de Fenwick, avait accepté un siège à la Trésorerie avec la sanction et dans l'intérêt du roi Jacques. Marlborough avait promis d'entraîner l'armée, etRussell la flotte. Shrewsbury, alors qu'il était hors du pouvoir, avait comploté avec Middleton contre le gouvernement et le roi. En réalité, c'étaient les Whigs qui étaient en ce moment en faveur à Saint-Germain, et la préférence que Jacques accordait aux nouveaux convertis excitait la jalousie d'un grand nombre des anciens partisans du droit héréditaire. On avait même entendu le roi exprimer avec confiance l'espoir que la monarchie serait relevée par les mêmes mains qui l'avaient renversée.
Telle fut la confession de Fenwick. Devonshire la reçut et l'envoya par un exprès dans les Pays Bas, sans parler à aucun de ses collègues de ce qu'elle contenait. Tlus tard, les ministres accusés se plaignirent amèrement de ce procédé. Devonshire se délendit en disant qu'il avait été commis d'une manière toute spéciale par le roi pour recueillir les