CHAPITRE I
se joindre à la coalition ; mais ce3 Etats n'avaient pas tardé à montrer une froideur qui dégénérait rapidement en hostilité. Us se flattaient d'avoir peu de chose à craindre de la France : il était peu probable que ses armées franchissent l'Elbe, ou que ses flottes forçassent le passage du Sund. Mais les forces navales réunies de l'Angleterre et de la Hollande pouvaient à bon droit exciter des craintes à Stockholm et à Copenhague. Bientôt surgirent des questions délicates- de droit maritime, questions comme il en a surgi, dans presque toutes les grandes guerres des temps modernes, entre les belligérants et les neutres. Les princes Scandinaves se plaignirent des entraves lyranniques apportées au commerce légitime entre la Baltique et la France. Quoiqu'ils ne fussent pas, en général, sur un pied très-amical entre eux, ils commencèrent à se rapprocher, intriguèrent dans toutes les petites cours d'Allemagne, et essayèrent de former ce que Guillaume appelait un tiers parti en Europe. Le roi de Suède, qui était tenu, comme duc de Poméranie, d'envoyer trois mille hommes pour la défense de l'Empire, envoya aux alliés, au lieu de ces troupes, le conseil de faire la paix aux meilleures conditions qu'ils pourraient obtenir '. Le roi de Danemark captura un grand nombre de bâtiments de commerce hollandais et rassembla dans le Holstein une armée qui donna beaucoup d'inquiétude h ses voisins. « Je crains, » écrivait Guillaume à Heinsius dans un moment de profond découragement, « je crains que le but du tiers parti ne soit de faire une paix qui aura pour conséquence l'asservissement de l'Europe. Le jour viendra où la Suède et ses alliés reconnaîtront, mais trop tard, la faute énorme qu'ils ont commise. Ils sont, sans doute, plus éloignés que nous du danger; et c'est cela qui les pousse à agir d'une façon qui amènera notre ruine et la leur. Il ne faut pas s'attendre à ce que la France accepte aujourd'hui des conditions raisonnables; et mieux vaut mourir l'épée à la main que de se soumettre aux termes qu'il lui plaira de dicter 2. »
Le pape.
Tandis que le roi était ainsi inquiet de la conduite des
1 Les Suédois arrivèrent, il est vrai, mais seulement quand la campagne fut finie. London Gazette, 10 septembre 1691. ' Guillaume à Heinsius, 14 (24) mars 1692.
puissances du Nord, des symptômes fâcheux commençaient à se manifester dans un tout autre quartier. Ce n'avait pas été, dès le commencement, une entreprise facile que d'amener des souverains qui délestaient la religion protestante et qui la persécutaient dans leurs propres Etats, à soutenir la Révolution qui avait sauvé celte religion d'un grand péril. Heureusement, l'exemple et l'autorité du Vatican avaient surmonté leurs scrupules. Innocent XI et Alexandre VIII avaient montré pour Guillaume une partialité mal dissimulée. Guillaume n'était pas, à la vérité, leur ami; mais il était l'ennemi de leur ennemi, tandis que Jacques avait été et serait encore, s'il était rétabli sur le trône, le vassal de ce même ennemi. Ils donnèrent donc au neveu hérétique leur appui réel, à l'oncle orthodoxe leurs compliments et leurs bénédictions. Mais Alexandre VIII n'avait guère occupé le trône pontifical que quinze mois. Son successeur, Antoine Pignatelli, qui prit le nom d'Innocent XII, était impatient de se réconcilier avec Louis XIV. Louis, de son côté, comprenait qu'il avait fait une grande faute en soulevant à la fois contre lui l'esprit du Protestantisme et l'esprit du Papisme. Il permit aux évoques français de faire leur soumission au Saint-Siège. La querelle qui avait paru, à «ne certaine époque, devoir se résoudre en un grand schisme gallican, fut arrangée; et il y avait lieu de penser que le chef de l'Eglise emploierait son influence à rompre les liens qui attachaient tant de princes catholiques au calviniste qui avait usurpé le trône d'Angleterre.
Conduite des alliés.
Cependant la coalition, que le tiers parti d'une part et le pape de l'autre cherchaient à dissoudre, était en grand danger de se dissoudre d'elle-même. Deux des puissances alliées, deux seulement, soutenaient cordialement la cause commune ; l'Angleterre, qui entraînait avec elle les autres royaumes britanniques, et la Hollande, qui entraînait avec elle les autres républiques bataves. L'Angleterre et la Hollande étaient, il est vrai, en proie à des factions intestines, et divisées par des jalousies et des antipathies mutuelles: mais, bien résolues l'une et l'autre à ne pas se soumettre à la doiniualion française, elles étaient l'une et l'autre disposées à
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accepter leur part, et plus que leur part, des charges de la lutte. La plupart des membres de la confédération n'étaient pas des nations, mais des individualités, un empereur, un roi, des électeurs, des ducs ; et de ces hommes il y en avait à peine un qui mît toute son âme dans la querelle, à peine un qui ne restât pas en arrière, qui ne trouvât pas quelque prétexte pour ne pas remplir ses engagements, qui ne s'attendît pas à être subventionné pour défendre ses propres droits et ses propres intérêts contre l'ennemi commun. Maislaguerre était la guerre du peuple d'Angleterre et du peuple de Hollande. S'il n'en eût pas été ainsi, ni l'Angleterre ni la Hollande n'auraient supporté pendant une seule année les frais qu'elle entraînait. Quand Guillaume disait qu'il aimerait mieux mourir l'épée à la main que de s'humilier devant la France, il exprimait, non pas seulement ses sentiments personnels, mais les sentiments des deux grands Etals dont il était le premier magistrat. Les autres peuples avaient malheureusement peu de sympathie pour ces deux Etats; ils les regardaient comme des chevaliers d'industrie besogneux regardent des dupes riches, loyales et généreuses. L'Anglelcrre et la Hollande étaient opulentes, et elles avaient le zèle de la cause. Leur opulence excitait la convoitise de tous leurs alliés, et donnait en même temps la clef de ce zèle. Elles étaient harcelées avec une sordide importunité par tous ses alliés, depuis César, qui, dans l'orgueil de sa dignité solitaire, ne voulait pas honorer le roi Guillaume du titre de Majesté, jusqu'au moindre margrave qui, des fenêtres aux carreaux fêlés de la vieille habitation délabrée qu'il appelait son palais, pouvait voir toute sa principauté. Ce n'était pas assez que l'Angleterre et la Hollande fournissent beaucoup plus que leur contingent à la guerre sur terre et supportassent seules tout le poids de la guerre sur mer. Elles étaient encore assiégées par une foule d'illustres mendiants, les uns grossiers, les autres obséquieux, tous infatigables et insatiables. Tel prince venait chaque année tendre la main avec des doléances sur sa misère. Tel autre, plus impudent, menaçait de se joindre au tiers parti et de faire sa paix séparée avec la France, si on ne satisfaisait pas à ses exigences. Chaque souverain avait aussi ses ministres et ses favoris, et ces ministres et ces favoris ne cessaient de donner à entendre que la France était disposée à les payer
pour détacher leurs maîtres de la coalition, et que l'Angleterre el la Hollande feraient bien d'enchérir sur la France.
Cependant c'est à peine si la rapacité des cours alliées donnait de plus grands embarras que leur ambition et leur orgueil. Ce prince tenait absolument à quelque distinction puérile, un titre ou une croix, et ne voulait rien faire pour la cause commune, avant que ses désirs eussent été réalisés. Cet autre jugeait à propos de se figurer qu'on avait manqué aux égards qui lui étaient dus, et refusait de faire un mouvement avant d'avoir obtenu réparation. LeducdeBruuswiek Lunebourg ne consentit à fournir un bataillon pour la défense de l'Allemagne qu'à la condition d'être fait Electeur ». L'Electeur de Brandebourg déclara qu'il était aussi hostile que jamais à la France; mais le gouvernement espagnol avait eu de mauvais procédés à son égard, et il n'entendait pas que ses soldats fussent employés à la défense des Pays-Bas espagnols. Il était disposé à prendre sa part de la guerre, mais il fallait que ce fût à sa manière; il fallait qu'on lui donnât le commandement d'une armée séparée, et il fallait que cette armée fût portée entre le Rhin et la Meuse 2. L'Electeur de Saxe se plaignit de ce qu'on eût assigné à ses troupes de mauvais quartiers d'hiver; il les rappela donc au moment où elles auraient dû se préparer à entrer en campagne, offrant avec beaucoup de sang-froid de les renvoyer si l'Angleterre et la Hollande voulaient lui compter quatre cent mille rixdalers 3.
L'empereur.
On aurait dû s'attendre à ce qu'au moins les deux chefs de la maison d'Autriche déploieraient, en cette circonstance, toutes leurs forces contre la maison rivale de Bourbon. Malheureusement, on ne put les amener à faire de vigoureux efforts, même pour leur propre conservation. Us avaient un très-grand intérêt à empêcher les Français de prendre pied en Italie. Cependant on eut beaucoup de peine à les dérider à prêter le moindre secours au duc de Savoie. Ils semblaient croire que c'était à l'Angleterre et à la Hollande
' Guillaume à Heiosius, •: (t?) février 1695. 1 Guillaume ;i Heiosius, is (ï-2) janvier 16M. • Uuillaume ù lleinsius, 19 (î&) janvier loin'.