CHAPITRE I
de défendre les défilés des Alpes et d'empêcher les armées de Louis d'inonder la Lombardie. Aux yeux de l'empereur même, la guerre contre la France était un objet secondaire. Son objet principal était la guerre contre les Turcs. Il était morose et bigot. Il s'imaginait que la guerre contre la France était, en quelque sorte, une guerre contre la religion catholique, tandis que la guerre contre les Turcs était une croisade. Sa récente campagne sur le Danube avait été heureuse. Il aurait pu facilement conclure une paix honorable avec la Porte et tourner ses armes vers l'Occident. Mais il avait conçu l'espoir d'agrandir ses Etats héréditaires aux dépens des Infidèles. Il berçait son imagination de l'idée d'une entrée triomphante dans Constantinople et d'un Te Deum chanté dans Sainte-Sophie. Non-seulement il employait en Orient une force qui eût été plus que suffisante pour défendre le Piémont et conquérir la Lorraine, mais il semblait croire que l'Angleterre et la Hollande étaient tenues de le récompenser largement pour négliger leurs intétérêts et s'occuper des siens '.
L'Espagne.
L'Espagne était déjà ce qu'elle a continué d'être jusqu'à notre temps. De l'Espagne qui avait régné sur la terre et sur l'Océan, sur l'Ancien et le Nouveau Monde ; de l'Espagne qui, dans le court espace de douze ans, avait tenu captifs un pape et un roi de France, un souverain du Mexique et un souverain du Pérou ; de l'Espagne qui avait envoyé une armée sous les murs de Paris et équipé une puissante flotte pour envahir l'Angleterre, il ne restait qu'une arrogance qui avait jadis excité la terreur et la haine, mais qui ne pouvait plus exciter que la dérision. En étendue, il est vrai, les possessions du roi catholique l'emportaient sur celles de l'ancienne Rome, lorsque Rome était à l'apogée de sa puissance. Mais c'était une masse inerte et débile qu'on pouvait insulter ou dépouiller avec impunité. Toute l'administration, militaire et navale, financière et coloniale, était dans un état complet de désorganisation. Impotent sous le rapport physique, intellectuel et moral, plongé
' Burnet, II, 82, 83; Correspondance de Guillaume avec Heinsius, çassim.
dans l'ignorance, l'indolence et la superstition, et, en même temps, gonflé de l'idée de sa propre dignité, et prompt à ressentir des affronts imaginaires, Charles était un digne représentant de son royaume. Son éducation avait été tellement négligée, qu'en apprenant la prise de Mons, la plus importante'" forteresse de son vaste empire, il demanda si Mons était en Angleterre ». Parmi les ministres élevés ou renversés par son caprice maladif, il n'y en avait pas un qui fût capable de porter remède aux maux de l'Etat. Il est vrai que c'eût été une tâche difficile, même pour Ximenès, de rendre la vie à ce corps paralysé. Aucun serviteur de la couronne d'Espagne n'occupa un poste plus important, et aucun n'était moins propre à occuper un poste important, que le marquis de Gastanaga. Il était gouverneur des Pays-Bas, et c'était dans les Pays-Bas que semblait devoir se décider le sort de la chrétienté. Il s'était acquitté des fondions qui lui étaient confiées comme s'en acquittaient alors tous les fonctionnaires publics dans toutes les parties de cette vaste monarchie sur laquelle le soleil ne se couchait jamais, comme on le disait avait orgueil. Quelque fertile et riche que fût le pays qu'il gouvernait, c'était sur l'Angleterre et la Hollande qu'il rejetait tout le soin de sa défense. Armes, munitions, chariots, vivres, tout, en un mot, devait être fourni par les hérétiques. Il ne lui était jamais venu à l'esprit que c'était à lui, et non pas à eux, de mettre Mons en état de soutenir un siège. La voix publique l'accusait hautement d'avoir vendu celte forteresse célèbre à la France. Mais il est probable qu'il n'était coupable d'autre chose que de cette apathie et de cette paresse orgueilleuse qui caractérisent sa nation.
Guillaume parvient à empêcher la coalition de se dissoudre.
Tel élail l'étal de la coalition dont Guillaume était le chef. Il y avait des moments ou il se sentait débordé, où son ardeur s'éteignait, où sa patience était à bout, où son irritabilité naturelle éclatait. « Je ne puis, » écrivait-il, « offrir une suggestion sans qu'aussitôt on me demande un subside '2. J'ai relu se net, » écrivait-il dans une autre occasion où il
' Mémoires de Torey.
Guillaume à Heinsius, ?8 octobre (8 novembre) 163 1.