CHAPITRE IV
sibles sont prises pour empêcher aucun agent du pouvoir de les solliciter ou de les corrompre. Chacun d'eux entend toutes les dépositions et tous les arguments pour et contre. Puis l'affaire est résumée par un juge qui sait que, s'il est coupable de partialité, il pourra être appelé à rendre compte de sa conduite au tribunal souverain de la nation. Or, dans le jugement de Fenwick, à la barre de la Chambre des Communes, toutes ces garanties manquaient. Plusieurs centaines de députés, ayant tous à moitié arrêté leur résolution avant même que le procès fût commencé, remplissaient les fonctions à la fois de juges et de jurés. Ils n'avaient point, comme les juges, pour les retenir, le sentiment de la responsabilité, car par qui un Parlement pouvait-il être puni? Ils n'étaient pas non plus choisis, comme l'est le jury, d'une manière qui permet à l'accusé d'exclure ses ennemis personnels et politiques. Les arbitres de son sort entraient et sortaient à volonté. Ils entendaient par ci par là un fragment de ce qui se disait, soit contre lui, soit en sa faveur. Pendant la marche du Bill , ils étaient exposés à toute sorte d'influence. Tel membre était menacé par les électeurs de son bourg de la perte de son siège; tel autre voulait obtenir de Russell le commandement d'une frégate pour son frère; enfin, par ses caresses et son bourgogne, Wharton (pouvait s'assurer le vote d'un troisième. Dans le cours des débats, on vit se pratiquer des artifices et se manifester des passions qui sont inconnues à des tribunaux régulièrement constitués, mais dont aucune grande assemblée populaire divisée en partis n'a été et ne sera jamais exempte. Quand tel orateur parlait, ses amis criaient de toutes parts : Ecoutez, écoutez. Quand tel autre prenait la parole, ses adversaires toussaient ou faisaient du bruit avec leurs pieds pour le forcer à se rasseoir. Un troisième parlait au delà du temps permis pour donner à ses amis le temps d'achever leur souper et de venir prendre part au vote '. Si l'on pouvait se jouer ainsi de la vie du plus méprisable des hommes, quelle sécurité y avait-il pour la vie du plus vertueux? Toutefois, les adversaires du Bill n'allèrent point jusqu'à
1 L'Hermitage nous apprend qu'on eut recours à tous ces manéges-là dans le cours du procès de Fenwick.
dire qu'il n'y avait point de danger public qui pût justifier un billd'attainder. Ils admirent qu'il pouvait y avoir des cas où la règle devait céder devant une nécessité supérieure. Mais se trouvait-on dans un de ces cas? En supposant même, dans l'intérêt de l'argumentation que Strafford et Monraouth eussent été justement condamnés par l'Attainder, Fenwich était-il, comme Stratfford, un grand ministre ayant longtemps gouverné l'Angleterre au nord de la Trent et l'Irlande entière en maître absolu, haut placé dans la faveur royale, et devenu par ses talents, son éloquence et sa résolution, un objet de crainte, même dans sa chute? Ou bien Fenwïck était-il, comme Monmouth, un prétendant à la couronne et l'idole du bas peuple? La fleur de la jeunesse de trois comtés accourait-elle en foule pour s'enrôler sous sa bannière? Non; qu'était-ce que Fenwick, sinon un conspirateur d'ordre inférieur? Autrefois , il est vrai, il avait occupé de belles places, mais il les avait perdues depuis longtemps. Il avait eu autrefois une belle fortune, mais il l'avait dissipée. Jamais il n'avait brillé par des talents hors ligne, ni par la dignité du caractère. — Sans doute il tenait par son mariage à une des premières familles du royaume, mais cette famille ne partageait pas ses préjugés politiques. Dépourvu par lui-même de toute importance, il n'avait que celle que lui donnaient fort maladroitement ses persécuteurs en brisant sous leurs pas, pour le perdre, les barrières qui protègent la vie du citoyen anglais. Et même rendu à la liberté, était-il capable d'autre chose que de fréquenter les cafés jacobites, d'écraser des oranges, de boire à la santé du roi Jacques et du prince de Galles? — Si cependant le gouvernement, soutenu par les Lords et les Communes, par la flotte et par l'armée, par une milice forte de cent soixante mille soldats, et par le demi-million d'hommes qui avaient signé l'Association, croyait réellement avoir quelque chose à redouter de ce pauvre baronnet ruiné, que ne lui rclirait-il le bénéfice de YHabeas corpus? que ne le tenait-on entre quatre murs aussi longtemps qu'on aurait la moindre crainte qu'il ne fit du mal? Mais qui aurait osé soutenir que Fenwick fût un ennemi si terrible que sa mort importât au salut de l'Etat?
L'opposition reconnut qu'on aurait pu trouver des pfécé-