CHAPITRE IV
curieux de savoir ce qu'il dirait pour sa défense. Bien souvent, écrivait le correspondant des Etats-Généraux, il avait tourmenté les autres avec son éloquence, et maintenant il allait avoir besoin de toute cette éloquence pour se protéger lui-même1. — Mais cette éloquence était mieux faite pour l'attaque que pour la défense. Monmouth parla près de trois heures d'une manière confuse et pleine de divagations, vanta jusqu'à l'extravagance les services qu'il avait rendus à l'Etat, ainsi que les sacrifices qu'il avait faits pour le pays, dit à la Chambre qu'il avait joué un grand rôle dans la Révolution, qu'il avait accompli quatre voyages en Hollande dans des temps difficiles, que depuis il avait refusé de hauts emplois, et qu'il avait toujours eu l'argent en mépris. « Je n'ai point acheté, dit il en se tournant vers Nottingham d'une manière significative, de grandes propriétés, je ne me suis point bâti de palais, je suis de vingt mille livres plus pauvre que quand je suis entré dans la vie publique. Mon vieux manoir héréditaire est près de s'écrouler sur ma tête. Parmi ceux qui se souviennent de ce que j'ai fait et souffert pour Sa Majesté, qui croira que j'aie voulu parler d'elle d'une manière irrespectueuse? » Il déclara solennellement, et ce fut la plus sérieuse de toutes les fautes sérieuses de sa longue vie d'intrigues, qu'il n'avait rien de commun avec les papiers, cause de tant de scandales. Les papistes, dit-il, le haïssaient; ils avaient formé le projet de le perdre; son ingrate cousine avait consenti à leur servir d'instrument, et elle l'avait récompensé des énergiques efforts qu'il avait faits pour défendre son honneur en essayant de ternir le sien. Quand il eut fini, il y eut un long silence. Il demanda si Leurs Seigneuries désiraient qu'il se retirât. Alors Leeds, pour qui il avait professé autrefois un vif attachement, mais qu'avec son inconstance habituelle il avait abandonné et attaqué avec sa légèreté ordinaire, saisit cette occasion de se venger. « Il n'est nullement nécessaire, dit le vieux et rusé politique, que le noble comte se retire à présent. La question que nous avons en ce moment à examiner est simplement de savoir si ces papiers méritent ou non notre censure. — Nous rechercherons après quel en peut être l'auteur. » On fit alors la mo-
' L'Hermilage, 12 (22) janvier 1697.
lion, et la Chambre déclara à l'unanimité que les papiers étaient scandaleux et que l'auteur était coupable de high crime and misdemeanour. Par cet adroite tactique, Monmouth fut obligé de joindre son vote à celui de ses collègues, et de condamner lui-même ce qu'il avait écrit *. La Chambre passa ensuite à l'examen du fait qui lui était imputé. La duchesse, sa cousine, ne jouissait pas dans le monde d'une très-grande estime, mais son témoignage fut confirmé à la fois par des preuves directes et par des preuves circonstanciées. Son mari déclara, avec une ironie amère, que pour lui il accordait une foi entière à sa déposition. « Mylord Monmouth l'a crue assez bonne pour être ma femme, et, si elle est assez bonne pour être ma femme, je la crois à mon tour assez bonne pour déposer contre lui. » Dans une Chambre, composée de près de quatre-vingts pairs, huit ou dix seulement parurent disposés à lui témoigner quelque sympathie. Il fut déclaré coupable de l'acte dont il avait protesté de la manière la plus solennelle qu'il était innocent, puis il fut envoyé à la Tour, dépouillé de toutes ses places et vit son nom rayé du livre du Conseil privé 2. On aurait cru la ruine de son nom et de sa fortune irréparable. Mais il y avait dans sa nature une élasticité que rien ne pouvait dompter. — Dans sa prison, il est vrai, il s'agita avec la violence d'un faucon qui vient d'être mis en cage, et s'il y fût resté longtemps, il y serait mort, rien que d'impatience. Sa seule consolation fut d'imaginer toutes sortesdecombinaisonsétranges et romanesques pour se tirer du mauvais pas où il était et se venger de ses ennemis. Quand il fut rendu à la liberté, il se trouva isolé dans le monde, déshonoré, plus haï par les Whigs qu'aucun autre Tory, et plus détesté par les Tories qu'aucun autre Whig, réduit enfin à une telle pauvreté qu'il parlait de se retirer à la campagne, d'y vivre en fermier et de mettre la comtesse, sa femme, dans la laiterie pour y battre le beurre et faire des fromages. Et cependant après sa chute, cet esprit, plein de ressort, se releva et remonta plus •■.;,ut qu'auparavant. Lorsqu'il reparut dans le monde, il avait hé-
' l'roch-Verbaur des Lards, 9 janvier 1696-7; Yernon a Shrewsbury, même date; L'Hermilage, 12 (22) janvier.
' Procès-Verbaux des Lords, 15 janvier 1G96-7 ; Yernon à Shrewsbuiy, même date; L'tkrmitajje, même date.