CHAPITRE IV
rible fléau. Mais leurs réclamations n'avaient pas été écoutées. On voyait encore, bordé à l'ouest par la grande école de la jurisprudence anglaise, et à l'est par le grand marché du commerce anglais, ce labyrinthe de rues sales et de maisons menaçant ruines, pleines chacune, de la cave au grenier, d'individus dont la vie n'était qu'une longue guerre avec la société. Ce qu'il y avait de mieux dans la population se composait de débiteurs qui se dérobaient aux poursuites des huissiers. Le reste était îles attorneys rayés des rôles, des témoins portant de la paille dans leurs souliers pour indiquer au public en quel endroit on pouvait se procurer des faux serments pour une demi-couronne, des escrocs, des receleurs, des faux monnayeurs, des faussaires travaillant sur les bank-notes , enfin des femmes de bas étage , au visage enluminé de fard et d'eau-de-vie, qui, dans leur colère , n'épargnaient ni les ongles ni les ciseaux, mais dont la colère était moins à craindre que les caresses. Telle était la misérable population dont regorgeaient les étroites allées de ce sanctuaire. Toute la nuit on y entendait retentir le bruit des dés, des cris des ivrognes demandant du punch et du vin, les roulements de blasphèmes et de chansons infâmes. Ne pouvant supporter plus longtemps les ennuis et le scandale de ce voisinage, les avocats dTnner-Temple firent murer la porte qui conduisait à Whitefriars. Les Alsaciens s'assemblèrent en foule , attaquèrent les ouvriers , tuèrent l'un d'entre eux, abattirent le mur, assommèrent le shériff qui vint pour rétablir l'ordre et lui enlevèrent sa chaîne d'or qui ne tarda probablement pas à s'en aller chez le fondeur. 11 fallut une compagnie des gardes à pied pour réprimer l'émeute. Cet outrage excita l'indignation générale. La Cité, furieuse de l'insulte faite au shériff, demanda justice à grands cris. Mais telle était la difficulté d'exécuter des poursuites judiciaires dans ces cavernes de Whitefriars, que près de deux années s'écoulèrent avant qu'on pût mettre la main sur un seul des meneurs '.
La Savoie était un lieu du même genre, plus petit, il est vrai, moins célèbre, mais habité par une population tout aussi équivoque. Un infortuné tailleur, qui s'aventura dans
' Journal de Narcisse Luttrell, juin 1C9I, niai 1693.
cet enfer pour réclamer le payement d'une dette, fut attaqué par une multitude furieuse de filous, de bandits et de courtisanes. Il offrit de faire à son débiteur remise complète de sa dette et de régaler toute cette canaille. Rien n'y fit. II avait violé les franchises du lieu, et c'était un crime impardonnable : il fut jeté par terre, dépouillé de ses vêtements, enduit de goudron et couvert de plumes. On lui passa une corde autour de la ceinture, et, dans cet état de complète nudité, on le promena dans les rues au milieu des cris de : un huissier! un huissier 1 Enfin, on le força à se mettre à genoux et à maudire son père et sa mère. Cette cérémonie achevée, on lui permit (ce qui mécontenta un grand nombre de Savoyens) de s'en retourner comme il put chez lui sans un haillon sur le dos '. La tourbière d'Allen en Irlande, les défilés des monts Grampians en Ecosse, n'étaient pas plus dangereux que ce petit groupe de ruelles qu'entouraient les splendides hôtels des premières familles d'un royaume florissant et éclairé.
Enfin, en 1697, un bill ayant pour objet d'abolir les franchises de ces quartiers fut passé dans les deux Chambres et reçut la sanction royale. Les Alsaciens et les Savoyens ne purent contenir leur fureur. Des lettres anonymes, renfermant des menaces de mort, furent adressées aux membres du Parlement qui s'étaient fait remarquer par leur zèle à défendre le bill; mais ces menaces ne firent que fortifier la conviction générale qu'il était grandement temps de détruire ces nids de fripons et de bandits. On leur accorda quinze jours de grâce, et on leur fit savoir que, passé ce délai, toute la vermine qui était le fléau de Londres serait forcée dans ses repaires et chassée sans pitié. Tous s'enfuirent en tumulte en Irlande, en France, dans les colonies, même dans les caves et les greniers des parties moins mal famées de la capitale, et lorsque, au jour fixé, les agents du shérilî se hasardèrent à franchir la limite de ces quartiers, ils virent ces rues où, quelques semaines auparavant, le simple cri de « Lue prise de corps ! » eût fait sortir en un clin d'œil de dessous les pavés des milliers de fiers-à-bras et de mé-ères, aussi
' Procès-Verbaux des Communes, 30 décembre 1690; le rosiiUon, i juillet 1090.