‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 23 sur 246 · CHAPITRE i · texte numérisé non relu

CHAPITRE i

Cas de Lord Mohun,

De tous les acteurs qui figuraient alors sur la scène anglaise, le plus gracieux était Guillaume Mountford. Il possédait tous les avantages physiques nécessaires à sa profession : une taille élégante, des traits nobles, une voix mélodieuse. Il réussissait également dans les rôles héroïques et dans les rôles comiques. C'était, de l'aveu de tous, le meilleur Alexandre et le meilleur Sir Courtly Nice qui eût jamais paru sur les planches. La reine Marie, dont les connaissances étaient très-superficielles, mais à qui la nature avait donné un sentiment vif de ce qui était excellent en fait d'art, l'admirait beaucoup. Il était auteur dramatique aussi bien qu'acteur, et il nous a laissé une comédie qui n'est pas tout à fait dépourvue de mérite '.

L'actrice la plus populaire de l'époque était Anne Bracegirdle. On eût trouvé sur la scène beaucoup de femmes d'une beauté plus parfaite, mais aucune dont les traits et la tournure exerçassent un tel pouvoir de fascination sur les sens et le cœur de l'autre sexe. L'éclat de ses yeux noirs et la vue des riches couleurs de son teint, suffisaient pour mettre en bonne humeur l'auditoire le plus turbulent. On disait d'elle qu'elle avait, dans la salle toujours pleine, autant d'amants que de spectateurs. Cependant aucun amant, si riche qu'il fût, ou si haut placé, n'était parvenu à en faire sa maîtresse. Ceux qui connaissent les rôles qu'elle était dans l'habitude déjouer, et les épilogues qu'elle était particulièrement chargée de réciter, auront quelque peine à croire qu'elle possédât réellement une dose plus qu'ordinaire de vertu ou de délicatesse. Elle paraît n'avoir été au fond qu'une froide coquette, vaniteuse et intéressée, qui savait parfaitement ce qu'ajoutait à l'influence de ses charmes la réputation d'une sévérité qui ne lui coûtait rien, et qui pouvait folâtrer impunément avec une foule d'admirateurs, bien certaine qu'aucune flamme qu'elle pouvait allumer chez eux ne fondrait sa propre glace2. Parmi ceux qui la poursuivaient de leurs ardeurs

1 Voir Cibber, Apology, et le Parc de Greenivich. de Mountford. * Voir Cibber, Apology, les ouvrages de Tom Brown, et, à vrai dire, les ouvrages de tous les beaux esprits et hommes de plaisir de l'époque.

insensées, se trouvait un capitaine de l'armée, nommé Bill, connu par la dépravation de ses mœurs. Hill avait pour intime compagnon de débauche et associé dans tous ses excès Charles lord Mohun, jeune seigneur dont la vie n'était qu'une longue orgie et une suite d'ignobles querelles. Voyant que la belfe résistait à toutes ses instances, il se mit en tête qu'il était repoussé pour un rival plus favorisé, et que ce rival n'était autre que le brillant Mountford. L'amant jaloux fit serment, dans une taverne, la bouteille à la main, qu'il tuerait le misérable. « Et moi, » ajouta lord Mohun, « je soutiendrai mon ami. » Au sortir de la taverne, les deux inséparables se rendirent, accompagnés de quelques soldats, à Drury-Lane, où demeurait la dame, et se placèrent en embuscade. Dès qu'elle parut dans la rue, elle fut saisie et entraînée vers une voiture. Elle appela au secours; sa mère s'attacha à elle ; tout le voisinage fut bientôt en mouvement, et elle fut délivrée. Ilill et Mohun se retirèrent en jurant vengeance. Pendant deux heures ils rôdèrent, l'épée a la main, dans les rues qui avoisinaient la demeure de Mountford. La garde les engagea à rengainer leurs armes. Mais lorsque le jeune lord eut annoncé qu'il était pair, et eut porté déli aux constables de le toucher, ils le laissèrent passer. Telle était alors la force du privilège, et telle était la faiblesse de la loi. On se hâta de faire prévenir Mountford du danger qu'il courait; malheureusement les personnes envoyées à cet effet le manquèrent. Il vint. Une courte altercation eut lieu entre lui et Mohun; et, tandis qu'ils se querellaient, Ilill passa son épée au travers du corps du malheureux acteur, et s'enfuit. Le grand jury de Middlesex, composé de notables, rendit un bill de meurtre contre Hill et Mohun. Hill s'échappa, Mohun fut arrêté. Sa mère se jeta aux pieds de Guillaume, mais ce fut en vain. «C'est une action barbare, » répondit le roi; « il faut que la justice ait son cours. » L'affaire fut portée devant la cour du Haut-Sénéchal; et, comme le Parlement siégeait alors, l'accusé eut l'avantage d'être jugé par tout le corps de la Pairie. Il n'y avait pas à cette date de jurisconsulte dans la Chambre-Haute; il fallut donc, pour la première fois depuis que Buckhurst avait passé sentence contre Essex etSouthampton, qu'un pair qui n'avait jamais l'ait une étude spéciale de la jurisprudence, présidât ce grave tribu-

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