CHAPITRE IV
d'œil profond du véritable homme d'Etat, se prononça en faveur de la paix avec autant de fermeté qu'il s'était prononcé dans les années précédentes pour la poursuite vigoureuse de la guerre, et il fut soutenu par l'opinion publique tant en Angleterre qu'en Hollande. Mais malheureusement juste au moment où les deux puissances qui seules parmi les membres de la coalition avaient noblement fait leur devoir dans cette longue lutte, commençaient à se réjouir à l'idée du repos qu'elles allaient bientôt goûter, quelques-uns de ces gouvernements qui n'avaientjamais fourni leurs contingents complets, qui n'avaient jamais été prêts à temps, qui avaient sans cesse envoyé des excuses au lieu de subsides, se mirent à soulever des diflicultés qui semblaient devoir éterniser les misères de l'Europe.
Conduite de l'Espagne.
Ainsi que Guillaume, dans l'amertume de son cœur, l'écrivait à Heinsius, l'Espagne n'avait jamais eu au service de la cause commune que des rodomontades. Elle n'avait fait aucun effort vigoureux même pour défendre son propre territoire contre l'invasion. Sans les armées d'Angleterre et de Hollande, elle aurait perdu les Flandres et le Brabant, et sans les flottes de la Hollande et de l'Angleterre elle aurait perdu la Catalogne. Le Milanais elle l'avait sauvé, non par les armes, mais en concluant, en dépit des représentations des gouvernements anglais et hollandais, un ignominieux traité de neutralité. Elle n'avait pas un vaisseau de guerre capable de résister à une tempête; elle n'avait pas un régiment qui ne fût mal payé et mal discipliné, déguenillé et affamé ; et cependant on l'avait vue à plusieurs reprises^ dans les deux dernières années traiter Guillaume et les États-Généraux avec une impertinence qui montrait qu'elle ignorait complètement quelle place elle occupait parmi les Etats de l'Europe. Maintenant elle devenait pointilleuse, demandait à Louis des concessions auxquelles les événements de la guerre ne lui donnaient aucun droit de prétendre et semblait s'étonner et se plaindre que les alliés qu'elle ne cessait de traiter avec indignité, se montrassent peu disposés à prodiguer pour elle pendant huit années encore leur sang et leurs trésors.
Conduite de l'empereur.
Ce n'est qu'à l'arrogance et à la folie qu'il faut attribuer la conduite de l'Espagne. Mais la répugnance de l'empereur à consentir même aux meilleures conditions de paix était l'effet d'une ambition égoïste. Le roi catholique n'avait pas d'enfants ; de plus, il était malade et il n'irait probablement pas au delà de trois années encore; quand il mourrait, ses Etats seraient en proie à une foule de compétiteurs qui se les disputeraient. La maison d'Autriche et la maison de Bourbon avaient toutes deux des droits à cet immense héritage. Or, il était évidemment de l'intérêt de la maison d'Autriche que ce jour important, à quelque moment qu'il arriverait, trouvât une grande coalition européenne en armes contre la maison de Bourbon. Le désir de l'empereur était donc que la guerre continuât comme elle s'était faite jusqu'alors, c'est-à-dire à peu de frais pour l'empire, et, au contraire, à grands frais pour l'Angleterre et la Hollande, non pas jusqu'à ce qu'on pût arracher à la France des conditions de paix honorables, mais simplement jusqu'à ce que le roi d'Espagne mourût. « Les ministres de l'empereur, •> écrivait Guillaume à Heinsius, « devraient rougir de leur conduite. Il est intolérable qu'un gouvernement qui fait tout ce qu'il peut pour faire échouer les négociations ne contribue en rien à la défense commune 2. »
Devait-on s'étonner que , dans de telles circonstances, l'œuvre de la pacification n'eût fait que peu de progrès ? Comme toutes les autres parties du droit, le droit des gens a ses chicanes, ses subtilités, ses formes techniques, dont on peut trop aisément se servir de manière à le frapper d'impuissance. Ceux des plaideurs qui ne tenaient point à voir le procès finir trop vite n'eurent pas de peine à le traîner en longueur. Une longue discussion s'engagea d'abord sur le lieu où se tiendraient les conférences. L'empereur proposa Aix-la-Chapelle. Les Français firent des objections et proposèrent La Haye. L'empereur fit à son tour des objections.
1 Guillaume à Heinsius, 11 (21) décembre 16%. On trouve des «pressions semblables dans d'autres lettres écrites par le roi vers la môme
epuiiue.