‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 233 sur 246 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Enfin, on décida que les ministres des puissances alliées se réuniraient à La Haye, et que les plénipotentiaires français fixeraient leur résidence à cinq milles de là, à Delft '. En conséquence, se rendirent à Delft Harlay, personnage distingué par son esprit et sa politesse, issu d'une des grandes familles de robe; Crécy, diplomate fin, patient et laborieux, et Caillières, qui, bien que nommé le troisième seulement dans les lettres de créance, était beaucoup plus au courant qu'aucun de ses deux collègues sur tous les points qui allaient être débattus2. A La Haye se trouvaient le comte de Pembroke, et Edouard, vicomte Villiers, représentants de l'Angleterre. Prior les accompagnait avec le titre" de secrétaire. A la tête de la légation impériale était le comte de Kaunitz; à la tête de la légation espagnole, don Francisco Bernardo de Quiros. Quant aux ministres d'un rang inférieur, il serait fastidieux de les énumérer 3.

Congrès de Ryswick.

A moitié chemin, entre Delft et La Haye, il existe un village du nom de Ryswick. Près de là, au milieu d'un jardin rectangulaire, bordé de canaux étroits et partagé en bois régulièrement plantés, en couches de fleurs et de melons, se trouvait une résidence des princes d'Orange. Le palais semblait avoir été bâti tout exprès pour recevoir une réunion de diplomates comme ceux qui devaient s'y rassembler. Au centre était une vaste salle peinte par Honthorst. A droite et à gauche s'étendaient deux ailes correspondant exactement l'une à l'autre. Chacune d'elles avait pour y arriver son pont, sa porte, son avenue. L'une fut assignée aux alliés, l'autre aux Français, et la salle du centre au médiateur suédois 4. On commença par arranger, non sans difficulté, quelques questions préliminaires d'étiquette, puis enfin, le 9 mai, on vit un nombre considérable de carrosses à six chevaux, ac-

* Voir les mémoires rédigés à Vienne et datés du 16 septembre 1696 et du 14 mars 1697. Voir aussi le protocole rédigé à La Haye, 18 (28) mars 1697. On trouvera ces documents dans les Actes et Mémoires des négociations de la paix de Ryswick, 1707.

* Saint-Simon donne les caractères des trois ministres français. 1 Actes et Mémoires des Négociations de la paix de llysiviclc.

* On trouvera dans les Actes et Mémoires une gravure et un plan du palais.

compagnes de coureurs, de valets de pied et de pages, s'approcher du palais par des routes différentes. Le ministre suédois descendit à la grande entrée. Le cortège qui venait de La Haye arriva par l'allée de droite, et le cortège qui venait de Delft par l'allée de gauche. Dans la première séance, les représentants des puissances belligérantes remirent au médiateur leurs pleins pouvoirs. La seconde séance, qui eut lieu quarante-huit heures après, fut consacrée à l'échange de ces pleins pouvoirs. On passa ensuite plusieurs séances à fixer le nombre de carrosses, de chevaux, de laquais, de pages que chaque ministre aurait le droit d'amener avec lui à Ryswick , à décider si les domestiques porteraient des cannes, s'ils porteraient des épées, s'ils auraient des pistolets dans leurs fontes, quel ministre aurait le pas dans les promenades publiques ou dont les carrosses couperaient le chemin dans les rues. On ne tarda pas à voir que le médiateur aurait à s'interposer, non-seulement entre la coalition et les Français, mais encore entre les différents membres de la coalition eux-mêmes. Les ambassadeurs de l'empereur réclamaient le droit de s'asseoir au haut bout de la table. L'ambassadeur espagnol ne voulut point admettre cette prétention et essaya de se glisser entre deux d'entre eux. Les ambassadeurs de l'empereur refusèrent de donner le titre d'Excellence aux ministres des électeurs et des républiques. « Si l'on ne m'appelle point Excellence, s'écria le ministre de l'électeur de Brandebourg, mon maître retirera ses troupes de Hongrie. » Les ambassadeurs de l'empereur insistèrent pour avoir une pièce pour eux seuls dans le palais, et une place spéciale pour leurs carrosses dans la cour. Mais tous les autres ministres de la Confédération déclarèrent d'un commun accord que rien ne justifiait une semblable prétention, et l'on perdit une séance entière à cette puérile discussion. On devinera sans peine que si les alliés étaient si pointilleux dans leurs relations mutuelles, ils ne devaient pas être bien faciles dans leurs relations avec l'ennemi commun. La principale affaire de Kaunitz et de llarlay était de se sur. veiller les jambes l'un à l'autre. Aucun d'eux ne croyait compatible avec la dignité de la couronne qu'il servait de s'avancer vers l'autre plus vite que l'autre ne s'avançait vers lui. Si l'un d'eux s'apercevait que par mégarde il avait fait

Page 1