CHAPITRE IV
dans les Pays-Bas. Celui de ces maréchaux qui occupait le rang le plus élevé était Villeroi. Mais Guillaume savait Villeroi faible, inconsidéré, hautain, irritable, et un pareil négociateur lui paraissait plus propre à embrouiller les affaires qu'à les mènera bonne fin. Boufflers était un homme de bon sens et de sang-froid, et heureusement, pendant le peu de jours qu'il avait passés à Huy, après la chute de Namur, il avait été confié aux soins de Portland qui l'avait traité avec une courtoisie et une amabilité extrêmes. Des liens d'amitié s'étaient formés entre le prisonnier et- le vainqueur chargé de le garder. Tous deux étaient de braves soldats, des gentilshommes honorables, de loyaux serviteurs. Guillaume pensa avec raison qu'ils étaient plus faits pour s'entendre que Harlay et Kaunitz, même avec l'aide de Lilienroth. Portland, il faut le dire, avait toutes les qualités essentielles d'un excellent diplomate. En Angleterre, son origine étrangère avait prévenu la nation contre lui. Le titre de comte, la décoration de la Jarretière, les places lucratives que le roi lui avait accordées, sa fortune rapide excitaient l'envie; on ne comprenait pas la langue qu'il parlait ; ses manières n'étaient pas celles des hommes à la mode qui s'étaient formés à Whitehall. Aussi ses ennemis rabaissaient-ils singulièrement ses talents, et il était de mode de le traiter de sot, bon uniquement à porter des messages ; mais sur le continent, où on le jugeait sans malveillance, il produisit une impression bien différente. C'est un fait remarquable que cet homme qui, dans les salons et les cafés de Londres, passait pour un personnage gauche, stupide, pour un Hogan Mogan, ainsi qu'on disait alors, était considéré à Versailles comme un courtisan d'une politesse exquise et comme un négociateur d'une remarquable habileté l. Son principal titre, toutefois, c'était sa probité incorruptible. Il était certain que les intérêts confiés à ses soins lui étaient aussi chers que sa propre vie, et que tous les rapports qu'il faisait à son maître étaient d'une exactitude scrupuleuse.
1 Saint-Simon était certainement un aussi bon juge des hommes qu'aucun des envieux de Portland qui, en Angleterre, le traitaient du ganache et de rustre. Saint-Simon eut aussi toutes les facilités possibles pour se former sur Portland un jugement exact, car il le vit dans une situation pleine de diflicultés. Or, il dit dans un endroit : « Benting, discret, secret, poli aux
Entrevue de Portland et de Boufflers.
Vers la fin de juin, Portland envoya à Boufflers un message amical, où il lui demandait une entrevue d'une demiheure. Boufflers expédia aussitôt un exprès à Louis, et reçut la réponse en aussi peu de temps qu'il en fallait à un courrier pour aller en poste à Versailles et en revenir. Louis ordonna au maréchal d'accéder à la demande de Portland, de dire le moins possible et de chercher à savoir le plus possible '.
Le 28 mai (vieux style) l'entrevue eut lieu dans les environs de Hal, ville située à près de dix milles de Bruxelles, sur la route de Mons. Les premières civilités échangées, Boufflers et Portland descendirent de cheval. Les personnes qui les accompagnaient se retirèrent, et les deux négociateurs restèrent seuls dans un verger. Ils s'y promenèrent de long en large pendant deux heures, et, pendant ce temps, ils avancèrent plus les affaires que les plénipotentiaires ne l'avaient fait depuis plusieurs mois qu'ils étaient réunis à Ryswick 2.
Jusqu'alors le gouvernement français avait nourri le soupçon, naturel sans doute, mais complètement erroné, que Guillaume tenait à prolonger la guerre, qu'il n'avait consenti à traiter que parce qu'il n'osait résister à l'opinion publique si nettement exprimée en Angleterre et en Hollande, mais qu'il désirait voir avorter la négociation, et que c était surtout à ses machinations qu'il fallait attribuer la conduite perfide de la maison d'Autriche, ainsi que les difficultés qui s'étaient élevées à Ryswick. Ce soupçon fut dissipé dans l'entrevue de Portland et de Boufflers. Des compliments froids, austères et pleins de dignité, respectueux toutefois,
autres, fidèle à son maître, adroit en affaires, le servit très-utilement. » Dans un autre : « Portland parut avec un éclat personnel, une politesse. ' un air du monde et de cour, une galanterie et des grâces qui surprirent ; avec cela, beaucoup de dignité, même de hauteur, mais avec discernement et un jugement prompt sans rien de hasardé. » Boufflers vante aussi les bonnes manières et le lact de Portland. Boufflers à Louis, 9 juillet 1C07. Cette lettre est dans les Archives du ministère des Affaires élranu France. Il s'en trouve une traduction dans la précieuse collection publiée par M. Grimblot.
' Boufflers à Louis, 51 juin (1er juillet) 1C97; Louis à Boufflers, 22 juin (2 juillet); Boufflers à Louis, 25 juin (Sjuilli * Boufflers à Uuis, 98 juin (8 juillet), 89 juin (9 ju Ilot) 1697.