CHAPITRE I. 8T
étant d'un aussi grand intérêt pour la génération actuelle que toutes les batailles et les sièges dont le récit nous a été transmis dans ses moindres détails.
C'est à peine si, dans les trois premières années du règne de Guillaume, une voix paraît s'être élevée contre les entraves que la loi imposait à la littérature. Ces entraves s'accordaient parfaitement avec la théorie gouvernementale des Tories, et, dans la pratique, elles n'étaient pas blessantes pour les Whigs. Roger Lestrange, qui avait été censeur sous les deux derniers rois de la maison de Stuart et qui, dans l'exercice de ces fonctions, avait montré aussi peu de tendresse pour les Exclusionistes et les Presbytériens que dans son personnage de l'Observateur1, fut destitué à la Révolution et remplacé par un Écossais qui, en raison de sa passion pour les livres rares et de l'habitude où il était de suivre toutes les ventes de bibliothèques, était connu dans les boutiques et les cafés des environs de Saint-Paul sous le nom de Fraser Catalogue. Fraser était un Whig zélé. Les écrivains et éditeurs whigs le vantaient comme un homme très-impartial et très-humain. Mais cette même conduite qui provoquait ces éloges attirait sur lui les injures des Tories et n'était pas tout à fait agréable à son supérieur officiel, Nottingham2. Cependant il ne paraît pas qu'aucune dissidence sérieuse se soit élevée jusqu'en 1692. Cette année-là, un vieil et honnête ecclésiastique qui, du temps de la République, avait été vicaire de Gauden, écrivit un livre dans lequel il prouva à tous les gens sensés et impartiaux que c'était Gauden, et non pas Charles Ier, qui était l'auteur de Ylcon Basilïke. Fraser laissa imprimer ce livre. L'indignation du parti de la Haute-Église n'aurait pu être plus vive s'il avait autorisé la publication d'un ouvrage où l'authenticité de l'Évangile de saint Jean et de l'Épître aux Romains aurait été contestée. La question, disait-on n'était pas littéraire, mais religieuse. Le doute était une impiété. En réalité, Ylcon était, pour beaucoup de royalistes fervents, une sorte de supplément à la Révélation. L'un d'eux avait même été jusqu'à proposer de faire lire dans les églises
' L'Observator était le titre du journal politique de Roger Lestrange.
* Dunton's Life and Errors ; Autobiography of Edmund Bohun, imprimée en 1853, sans publicité. Cette autobiographie est extrêmement curieuse.
des leçons Urées de cet interminable petit volume1. Fraser se vit dans la nécessité de donner sa démission; et Nott'mgham lui donna pour successeur un gentleman de bonne naissance et de peu de fortune, nommé Edmond Bohun. Ce changement de personnes produisit un changement immédiat et complet de système. Bohun était, en effet, un Tory aussi prononcé que pouvait l'être un homme consciencieux qui avait prêté serment. Il s'était signalé comme persécuteur des non-conformistes et champion de la doctrine de l'obéissance passive. Il avait édité l'absurde traité de Filmer, sur l'origine du gouvernement, et il avait écrit une réponse au papier qu'Algernon Sidney avait remis aux shérifs sur Tower- Uill. Bohun n'admettait pas qu'en jurant fidélité à Guillaume et Marie, il eût rien fait d'incompatible avec son ancienne croyance; il était parvenu à se persuader qu'ils régnaient par droit de conquête, et que c'était le devoir d'un Anglais de les servir aussi fidèlement que Daniel avait servi Darius ou que Néhémie avait servi Artaxerce. Cette doctrine, quelque repos qu'elle pût procurer à sa conscience, trouva peu de faveur auprès d'aucun parti. Les Wnigs la méprisaient comme une doctrine servile; les Jacobites comme une doctrine révolutionnaire. Bon nombre de Tories s'étaient sans doute soumis à Guillaume par celte considération qu'il était à tort ou à raison, roi de fait; mais très-peu d'entre eux étaient disposés à reconnaître que sa possession du trône fût le résultat de la conquête. L'excuse dont s'était contenté l'esprit faible et étroit de Bohun n'était, à vrai dire, qu'une pure fiction, et, si elle eût été une réalité, il n'y a pas d'Anglais qui eût dû la mettre en avant sans éprouver des angoisses de honte et d'humiliation'2. Bohun continua néanmoins de poursuivre sa lubie favorite avec une ténacité à laquelle l'improbation
• VoxCkri, 1GS9.
' Bohun était l'auteur do l'Histoire de la Désertion {History of the Dcserlion), publiée immédiatement 8 près la Révolution. Il exposa dan? cet ouvrage sa théorie favorite : » Quant à moi, dit-il, je suis surpris de voir que certaines pei sonnes se fonl scrupule de se soumettre an roi actuel. En oiiot, si jamais homme eut une juste cause de guerre.ee fut lui; et cela consiiiue un droite la chose obtenue par la guerre. Le roi Jacques, en retirant et débandant son ai mée, lui a cédé le ti ône ; et, sM s'y était installé sans plus de cérémonie, il n'aurait fait que ce que font, en pareille occasion, tous les autres princes. »