‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 42 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

nisme dans plusieurs traités originaux, ou plutôt dans plusieurs traités présentés comme originaux ; car il était le plus audacieux des plagiaires, et copiait, sans reconnaître ses obligations» des pages entières dans des auteurs qui l'avaient précédé. Son grand plaisir était de harceler les prêtres en leur demandant comment la lumière existait avant que le soleil fût fait, comment le paradis pouvait être borné par le Pinson, le Gehon, le Tigre et l'Euphrate; comment les serpents se mouvaient avant d'avoir été condamnés à ramper; où Eve avait trouvé du til pour coudre ses feuilles de figuier. Il donna à ces spéculations sur ces sujets le nom pompeux d'Oracles de la Raison; et tout ce qu'il disait ou .écrivait était en effet considéré par ses disciples comme des oracles. Parmi ces disciples le plus connu élait un mauvais écrivain nommé Gildon, qui vécut pour empester une autre génération de ses mauvais vers et de ses calomnies, et dont la mémoire a été transmise jusqu'à nos jours, non par ses volumineux écrits, mais par deux ou trois vers dans lesquels Pope a mentionné avec dédain sa stupidité et sa vénalité '.

Quelque peu de respect que paraisse mériter le caractère intellectuel et moral de Blount, c'est en grande partie à lai qu'il faut attribuer l'émancipation de la presse anglaise. Il existait, entre lui et les censeurs, une vieille querelle. Avant la Révolution, un de ses traités hétérodoxes avait été cruelment mutilé par Lestrange, et enfin supprimé par ordre du supérieur de Lestrange, l'évêque de Londres'2. Bohun n'était guère un critique moins sévère que Lestrange. Blount déclara donc la guerre à la censure et au censeur. Les hostilités commencèrent par un traité qui parut sans aucune autorisation, et qui a pour titre : Juste Défense des lettres et de la liberté de la presse, par Philopatris 3. Lorsqu'on lit cette pièce, sans savoir que Blount était un des plagiaires les moins scrupuleux qui aient jamais existé, on est étonné de trouver, parmi des passages dont la pauvreté de la pensée

Blount fit sa traduction d'après la version latine : ses ouvrages fournissent en effet de nombreuses preuves qu'il n'était pas en état de traduire le grec.

' Voir l'édition des anivres de Blount, par Gildon, 1G95.

1 Wuud, Alheiue Oxonienses, au nom Henri Blount (père de Charles Blount); Lestrange, Observator, n," l'uo.

3 Ce morceau a éie réimprimé par Gildon, eu 1695, parmi les OEuvres de Blount.

et la faiblesse de l'expression trahissent un pamphlétaire de troisième ordre, d'autres passages dignes, par la profondeur de la pensée et l'élévation du style, du plus grand nom de notre littérature. Le fait est que la Juste Défense se compose en grande partie d'extraits tronqués de Y Arcopagitiea de Milton. Ce discours, négligé par la génération à laquelle il s'adressait, était tombé dans l'oubli et à la merci de tous les forbans littéraires. Le travail de Blount ressemblait à celui de ces barbares qui se servaient du Colysée et du Théâtre de Pompée comme de carrières, qui construisaient des bicoques avec des frises ioniennes, et employaient des colonnes de lapis-lazuli pour soutenir les toits de leurs étables. Blount concluait comme avait fait Milton, en demandant que tout livre pût être imprimé sans permission, pourvu que le nom de l'auteur ou de l'éditeur fût enregistré '. La Juste Défense fut bien reçue. Ce premier coup fut bientôt suivi d'un autre. Il restait encore dans V Arcopagitiea beaucoup de beaux passages que Blount n'avait pas employés dans sa brochure. Il construisit, à l'aide de ces passages, un second pamphlet, qu'il intitula : Raisons en faveur de la liberté d'imprimer sans autorisatioyi 2. A ces Raisons il ajouta un post-scriptum intitulé : Portrait juste et fidèle d'Edmond Dohun. Ce portrait était tracé avec une extrême aigreur. On citait des extraits des écrits du censeur pour prouver qu'il professait les doctrines d'obéissance passive et de non-résistance. On l'accusait de faire systématiquement usage de son autorité dans le but de favoriser les ennemis et d'imposer silence aux amis des souverains dont il mangeait le pain ; et on affirmait qu'il était l'ami et l'élève de son prédécesseur sir Roger.

1 11 n'est pas étonnant que les plagiats de Blount n'aient été reconnus que par un pelil nombre de ses contemporains. Mais il est étonnant que la Biographia Britannica ait donné des éloges chaleureux à sa « jusle défense, wsans même donner à entendre que tout ce qu'il y a de bon dans cette brochure est volé. L'Areopagitica n'est d'ailleurs pas le seul ouvrage que blount ait mis à contribution en celte occasion. 11 a pris un beau passage à Bacon, sans indiquer sa source.

* Je n'hésite point à attribuer celle brochure à Blount, quoiqu'elle n'ait pas élé réimprimée parmi ses œuvres par Gildon. Si ce n'est pas Blount qui l'a écrite iui-méme; elle a certainement été écrite sous sa direction. On ne saurai! admettre que deux hommes de lettres, n'agissant pas de concert, aient produit dans un très-court espace de temps deux traités, dont l'un fabriqué avec une moitié de VAreopagiika, et l'autre avec l'autre moitié. On verra plus loin pourquoi Gildon déjugea pas à propos de réimprimer la seconde brochure.

La Portrait de Bohun par Blount ne pouvait êlre vendu publiquement; mais il fut très-répandu. Tandis qu'il passait de main en main et que les Whigs se récriaient partout contre le nouveau censeur comme étant un second Lestrange, Bohun fut invité à autoriser la publication d'un ouvrage anonyme intitulé: Le roi Guillaume et la reine Marie conquérants '. Cette autorisation fut accordée sans difficulté, et même avec empressement. Il y avait, en effet, entre les doctrines que Bohun avait longtemps professées et celles qui étaient exposées dans ce traité une coïncidence tellement exacte, que beaucoup de personnes le soupçonnèrent d'en être l'auteur; et ce soupçon ne fut pas diminué par un passage qui contenait l'éloge de ses écrits politiques. Cependant le véritable auteur était ce même Blount qui s'efforçait, à ce moment même, d'exciter le public contre la loi de censure et contre celui qui était chargé de son application. On devine facilement les motifs de Blount. Ses propres opinions étaient diamétralement opposées à celles qu'il mit en avant, en cette occasion, de la manière la plus irritante. 11 est donc hors de doute que son but était de tendre un piège à Bohun et de le perdre. C'était une machination lâche et odieuse. Mais on ne saurait nier que ie piège ne fût tendu et amorcé avec beaucoup d'art. Le républicain réussit à jouer le rôle d'ultra -Tory, et l'athée celui de partisan de la Haute-Eglise. La brochure se terminait par une fervente prière pour que le Dieu de lumière et d'amour ouvrît l'intelligence et dirigeât la volonté des Anglais, de manière à ce qu'ils pussent voir les choses qui touchaient à leur repos. Le censeur était dans le ravissement. A chaque page il trouvait ses propres pensées exprimées plus clairement qu'il ne les avait jamais exprimées lui-même. Jamais, suivant lui, le véritable titre de Leurs Majestés à l'obéissance de leurs sujets n'avait été aussi nettement établi. Tout Jacobite qui lirait cet admirable traité devait être infailliblement converti. Les Non-Jureurs allaient ateouriren foule pour prêter serment. La nation, si longtemps divisée, allait êlre enfin unie. Bohun fut tiré de ces rêves agréables en apprenant, quelques heures après la publication du discours qui l'avait charmé, que le titre seul avait mis

1 BoIiuh's Autobiojrcpliy.

Londres en combustion, et que ces mots odieux « le roi Guillaume et la reine Marie conquérants, » avaient excité l'indignation d'une multitude de gens qui n'en avaient pas voulu lire plus long. Quatre jours après, il fut informé que la Chambre des Communes s'occupait de l'affaire, que le livre avait été qualifié par quelques membres d'infâme rapsodie, et que, l'auteur étant inconnu, le sergent d'armes était à la recherche du censeur '. Bohun, dont la tète n'avait jamais été bien forte, fut complètement étourdi par la violence et la soudaineté de l'orage qui venait de fondre sur lui. Il se rendit à la Chambre. La plupart des membres qu'il rencontra dans les couloirs le regardèrent en froni;ant le sourcil. Lorsqu'il eut été placé à la barre et qu'après trois profonds saluts il se hasarda à lever la tète, il put lire son arrêt dans les regards de courroux et de mépris qui, de toutes parts, se fixaient sur lui. Il hésita, balbutia, se contredit, donna au Président le titre de Mylord, et souleva, par sa contenance embarrassée, une tempête de rires grossiers qui ne firent qu'augmenter sa confusion. A peine se fut-il retiré qu'il fut résolu à l'unanimité que le malencontreux traité serait brûlé dans Palace yard par la main du bourreau. Il fut également résolu, sans qu'on allât aux voix, que le roi serait prié de retirer à Bohun l'emploi de censeur. Le pauvre homme, prêt à s'évanouir de honte et de peur, fut mis on lieu de sûreté par les huissiers de la Chambre2.

Mais à peine était-il dans sa prison qu'une masse nombreuse de membres demanda à grands cris une victime plus importante. Burnet avait, peu de temps après la promotion au siège de Salisbury, adressé au clergé de son diocèse une Lettre pastorale, pour l'inviter à prêter serment. Dans un paragraphe de cette lettre, il tenait un langage qui se rapprochait de celui de la brochure qui venait d'être condamnée au feu. Il y avait, à la vérité, des distinctions qu'un tribunal judicieux et impartial n'aurait pas manqué de remarquer. Mais le tribunal devant lequel fut traduit Burnet n'était ni judicieux, ni impartial. Ses défauts lui avaient fait beaucoup d'ennemis, et ses vertus encore plus. Les Whigs mécontents se plaignaient de ce qu'il inclinait vers la Cour, les partisans

1 Bohun's Autobiography ; Commotu' tournais, 20 janvier 1092-3. • Bohun' s Autobiography { Communs' JounuiU, 20, 21 janvier 1092-3.

delà Haute-Eglise de ce qu'il inclinait vers les Dissidents; et l'on ne peut guère supposer qu'un homme de tant de hardiesse et de si peu de tact, un homme d'une franchise si indiscrète et d'une activité si inquiète, ait traversé la vie sans contrarier les plans et blesser les sentiments de quelques gens dont les opinions étaient d'accord avec les siennes. Howe lui portait une malveillance particulière. Howe n'avait jamais pu prendre l'habitude, même lorsqu'il était en place, de retenir sa langue a mère et pétulante; et il venait d'être destitué d'une manière qui lui avait inspiré une férocité désordonnée. L'histoire de sa destitution n'est pas bien connue ; mais il est certain qu'elle fut accompagnée de circonstances qui avaient cruellement aigri son caractère. Si l'on pouvait s'en rapporler aux bruits qui coururent, il se serait imaginé que Marie était amoureuse de lui et il aurait profité d'une occasion qui s'était offerte lorsqu'il était de service auprès d'elle en sa qualité de vice-Chambellan, pour faire quelques avances qui avaient excité la juste indignation de cette princesse. Peu de temps après son renvoi, il fut poursuivi pour avoir, dans un accès de colère, battu cruellement un de ses domestiques dans l'enceinte même du palais. Il avait reconnu sa faute et reçu son pardon ; mais, à partir de ce moment, il manifestait en toute occasion la haine personnelle la plus rancunière contre sa royale maîtresse, contre son époux, et contre tous ceux qui étaient en faveur auprès de l'un ou de l'autre. On savait que la reine consultait souvent Burnet ; et Howe était persuadé que c'était à l'influence de Burnet qu'il fallait imputer sa sévérité1. C'était le moment de se venger. Dans un discours long et étudié, ce Whig haineux — car il se donnait toujours pour Whig — représenta Burnet comme un Tory de la pire espèce. « Il faudrait une loi, dit-il, qui interdît aux membres du clergé, sous certaines peines, d'introduire la politique dans leurs discours. Autrefois ils cherchaient à nous réduire à l'esclavage en prêchant le droit divin et imprescriptibje du prince héréditaire. Aujourd'hui, ils cherchent à arriver au même but en nous disant que nous sommes un peuple conquis. » On proposa de mettre l'évêque en accusa-

1 Oldmixon; Narcissus Luttrell, Dtary, novembre e( décemlire J6!»2; Burnet, II, 334; Bohun's Autobiography .

lion. Mais à cette motion il y avait une objection sans réplique. La Lettre Pastorale, écrite en 1689, était couverte par l'Acte de Grâce passé en 1690. Cependant un membre n'eut pas honte de dire: « N'importe! mettons le toujours en accusation, et forçons-le d'invoquer l'Acte. » Mais peu de ses collègues étaient disposés à adoper une mesure aussi indigne d'une Chambre des Communes. Un plaisant cria: «Qu'on la brûle! qu'on la brûle! » Et ce mauvais jeu de mots ' circula sur les bancs et fut accueilli par des éclats de rire. On proposa de faire brûler la Lettre Pastorale par la main du bourreau. Un .long et vif débat s'ensuivit; car Burnet avait de chauds amis comme de chauds ennemis. La grande majorité des Whigs le soutint fermement, et son bon naturel et sa générosité lui avaient fait des amis même parmi les Tories. La lutte dura deux jours. Montague et Finch, dont les opinions étaient fort opposées, paraissent avoir été au nombre des champions les plus énergiques de l'évéque. Une tentative pour se débarrasser de l'affaire au moyen de la question préalable échoua. Enfin la question principale fut mise aux voix, et la Lettre Pastorale fut condamnée aux (lamines par une faible majorité dans une Chambre nombreuse. Il y eut 162 voix pour et 155 contre2. L'opinion générale, du moins dans la capitale, parait avoir été que Burnet était cruellement traité3.

Burnet n'était pas naturellement un homme de sentiments délicats, et la vie qu'il avait menée n'avait pas tendu à les rendre plus délicats. Pendant bien des années, il avait été en butte aux haines théologiquos et politiques. De graves docteurs l'avaient frappé d'anathème; de misérables rimailleurs avaient écrit des satires contre lui; des princes et des ministres avaient tendu des pièges contre sa vie; il avait été longtemps exilé et proscrit, continuellement en danger d'être enlevé, appliqué à la question, pendu et écartelé. Cependant rien de cela n'avait paru l'émouvoir. Sa vanité avait été à l'épreuve du ridicule, et, l'intrépidité de son caractère à

1 Le jeu de mois consiste dans la ressemblance de son entre burn it, qu'on la bi ùle, cl le nom de ISurnct. (N. T.)

" Grey, Dcbates; Commons' Journals, 21, 23 janvier IG02-3; Bohun's Autobio<jraphy ; Kennel, Life and licign of ktmj William aiul queen Mary.

' «La plupart le plaignirent. » liolwu's Âulobiography.

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