‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 43 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

l'épreuve de tous les périls. Mais ici son courage paraît l'avoir abandonné. Se voir stigmatisé par la branche populaire de la législature comme enseignant des doctrines tellement serviles qu'elles choquaient les Tories eux-mêmes, se voir associé dans une sentence de condamnation avec l'éditeur de Filmer, c'en était trop. On put juger bien des années après, lorsque après sa mort son Histoire de sa vie et de son temps fut livrée à la publicité, combien il avait été blessé, profondément. Dans cet ouvrage, il est ordinairement, pour tout ce qui le concerne, d'une loquacité poussée jusqu'à la minutie; il raconte même quelquefois, avec une amusante naïveté, ses propres bévues et les censures qu'elles lui ont attirées. Mais en ce qui touche la sentence ignominieuse de la Chambre des Communes sur la Lettre Pastorale, il a gardé un silence très-significatif '.

L'intrigue qui perdit Bohun, si elle ne fit pas d'honneur à ceux qui l'avaient ourdie, produisit des effets importants et salutaires. Avant que l'attention du Parlement eût été appelée sous la conduite du malheureux censeur, les Communes avaient résolu, sans qu'on allât aux voix, et, autant qu'on peut en juger, sans discussion, que l'Acte qui soumettait la littérature aux caprices d'un censeur serait prorogé. Mais la question venait de prendre un nouvel aspect, et la prorogation de l'Acte n'était plus considérée comme une affaire allant de soi. Un mouvement en faveur de la liberté de la presse, mouvement qui n'était encore, il est vrai, ni organisé sur une grande échelle, ni d'une intensité formidable, commença à se manifester. Le système existant, disait-on, était à la fois préjudiciable au commerce et aux lettres. Pouvaiton s'attendre à ce qu'un capitaliste avançât les fonds nécessaires pour une grande entreprise littéraire, à ce qu'un savant

' Le vote des Communes est mentionné, avec beaucoup de sensibilité, dans les Mémoires que Burnet écrivit à l'époque : « 11 semblait, dit-il, assez extraordinaire que moi, qui, de tous les écrivains de l'époque, avais peutélreélé, depuis mon début, le plus grand avocat des libertés publiques, je fusse si sévèrement traité, comme ennemi de ces mômes libertés. Le fait est que les Tories ne m'avaient jamais aimé, et que les Whigs me haïssaient parce que je ne partageais pas leurs idées et leurs passions. Mais cette circonstance, pas plus que d'autres choses plus fâcheuses qui pourront jamais m'arriver.neme fera jamais, je l'espère, dévier de mes principes démodulation et de la juste revendication des libertés du genre humain. » Durnet, Manuscrit Harl. 6ô84.

y consacrât des années de travail et de recherches, lorsqu'il était possible qu'au dernier moment le caprice, le mauvais vouloir, l'ineptie d'un seul homme fit échouer toute l'opération? Était-il certain, après tout, que la loi qui portait une atteinte aussi fâcheuse à la liberté des transactions et à la liberté de la pensée eût ajouté réellement à la sûreté de l'État? Une expérience récente n'avait-elle pas prouvé que le censeur pouvait être lui-même un ennemi de Leurs Majestés; ou, ce qui était pire, un ami absurde et pervers; qu'il pouvait étoutfer un livre dont il serait de leur intérêt que chaque maison du royaume possédât un exemplaire, ou s'empresser d'autoriser la publication d'un libelle qui tendait à rendre Leurs Majestés odieuses au peuple, et qui méritait d'être déchiré et brûlé par la main de l'exécuteur? Le gouvernement avait-il gagné beaucoup à établir une police littéraire qui empêchait les Anglais d'avoir l'Histoire des sanglantes Assises, mais qui leur permettait, en revanche, de lire des brochures où le roi Guillaume et la reine Marie étaient représentés comme des conquérants?

Il était très-rare, à cette époque, que des personnes qui n'avaient point un intérêt spécial à un bill public pétitionnassent le Parlement pour ou contre ce bill. Aussi les seules pétitions qui, dans cette circonstance, furent présentées aux deux Chambres contre la censure vinrent-elles de libraires, de relieurs et d'imprimeurs1. Mais ces classes industrielles ne faisaient qu'exprimer une opinion beaucoup plus générale.

La loi qui allait expirer avait duré huit ans. Elle fut renouvelée pour deux ans seulement. On voit, par un des procèsverbaux des Communes, qui malheureusement est dans un état incomplet, qu'on alla aux voix sur un amendement dont nous ignorons, du reste, entièrement la nature. Il y ont 90 voix contre 80. A la Chambre des Lords on proposa, conformément à la suggestion présentée cinquante ans auparavant par Milton, et que Blount, lui, avait votée, d'affranchir de l'autorité du censeur tout livre portant le nom d'un auteur ou d'un éditeur. Cet amendement fut rejeté, et le bill passa, non toutefois sans une protestation signée par onze Pairs, qui

* Commons' Journals, 27 février IG02-3; Lord's Joumals, 4 mars.

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