CHAPITRE I
déclarèrent qu'ils ne pouvaient concevoir qu'il fût de l'intérêt public de soumettre les lettres et les informations sincères à la volonté arbitraire et au bon plaisir d'un censeur mercenaire et peut-être ignorant. Au nombre de ceux qui signèrent cette protestation étaient Halifax, Shrewsbury et Mulgrave, trois seigneurs appartenant à des partis politiques différents, mais tous trois distingués par leurs connaissances littéraires. Il est à regretter de n'y pas trouver les signatures de Tillotson et de Burnet, qui étaient l'un et l'autre présents à la séance. Dorset était absent â,
Blount, dont les efforts et les manœuvres avaient soulevé l'opposition à la censure, ne vécut pas pourvoir le triomphe de cette opposition. Quoiqu'il ne fût pas très-jeune, il s'était épris d'une passion insensée pour la sœur de sa femme défunte. Après avoir longtemps et vainement cherché à convaincre l'objet de son amour qu'elle pouvait l'épouser légitimement, il finit, soit par dégoût de la vie, soit dans l'espoir de toucher son cœur, par se faire une blessure dont il mourut, après avoir langui longtemps. Son nom a souvent été cité comme celui d'un blasphémateur et d'un suicide: c'est à peine si l'on a parlé de l'immense service que, par des moyens sans aucun doute très-immoraux et très-répréhensibles, il rendit à son pays 2.
Etat de l'Irlande.
Vers la fin de cette session si féconde en incidents, l'atten-
I Lords' humais, 8 mars 1692-3,
' Blount est vanté dans la Biorjraphia Britannica (art. Blount) comme ayant eu une part principale à l'émancipation de la presse. Mais l'auteur de cet article cunaaissait très-imparfaitement les faits.
II est étrange que les circonstances de la mort de Blount soient aussi incertaines. Qu'il mourut des suites d'une blessure qu'il s'était faite de sa propre main, et qu'il languit longtemps, sont des faits bien établis. On disait communément qu'il s'était tiré un coup de pistolet, et Narcissus Luttrell a consigné dans son Journal une note dans ce sens. D'un autre côté, Pope qui possédait tous les moyens d'être bien informé, affirme que Blount «étant amoureux d'une de ses parentes, et repoussé par elle, se donna un coup de poignard dans le bras, comme s'il eut voulu se tuer, et mourut réellement de cette blessure. » Noie de l'Epilogue des Satires, Dialogue I. Warbui ton, qui avait vécu d'abord avec les héros de la Dunciade, puis avec les hommes de lettres les plus éminents de son temps, devait savoir la vérité, et son silence confirme la version de Pope. La rapsodie de Gildon sur la mort de son ami peut s'appliquer également aux deux, versions.
; BIBUOTHECA
lion des Chambres fut appelée sur l'état de l'Irlande. Le gouvernement de ce royaume avait été, pendant les six mois qui avaient suivi la reddition de Limerick, dans un état de désorganisation. Ce fut seulement lorsque les troupes irlandaises qui restaient attachées à Sarsfield eurent fait voile pour la France, et lorsque celles qui avaient préféré rester clans leur patrie eurent été licenciées, que Guillaume fit enfin paraître une proclamation par laquelle il annonçait solennellement que la guerre civile était terminée. A l'exception de quelques vols et de quelques meurtres, il n'y avait rien à craindre de l'hostilité des naturels du pays, privés maintenant de chefs, d'armes et d'organisation. Mais le cri de guerre des aborigènes était à peine éteint que les premiers murmures des habitants anglais commencèrent à se faire entendre. Coningsby fut pendant quelque temps à la tête de l'administration. Il ne tarda pas à se rendre odieux au plus haut point à la caste dominante. C'était un homme sans principes, insatiable de richesses, et dans une position où il était facile à un homme sans principes d'acquérir des richesses. D'immenses sommes d'argent, d'immenses approvisionnements militaires avaient été envoyés d'Angleterre. D'énormes confiscations avaient lieu en Irlande. L'avide gouverneur avait chaque jour des occasions de se livrer à des détournements ou à des extorsions; et il profitait de ces occasions sans scrupule et sans honte. Mais ce n'était pas là, aux yeux des colons, son plus grand crime. Ils auraient pu lui pardonner son avarice; mais ils ne pouvaient lui pardonner la clémence qu'il montrait à leurs ennemis vaincus et asservis. Sa clémence, à vrai dire, se bornait à aimer l'argent plus qu'il ne baissait les papistes, et à n'avoir pas de répugnance à vendre, moyennant un prix élevé, une mesure exigué de justice à quelques personnes de la classe opprimée. Malheureusement, aux yeux de la minorité dominante, aigrie par la lutte et enivrée de son triomphe récent, la majorité vaincue était comme un troupeau de bétail, ou plutôt comme une bande de loups. L'homme ne reconnaît pas aux animaux intérieurs de droits incompatibles avec son propre agrément; et le disciple de Cromwell se croyait le droit de traiter le catholique romain comme l'homme traite les animaux inférieurs. Coningsby s'attira donc plus d'ani-