CHAPITRE I
autorité. Ne s'en rapportant pas au jugement de ses conseillers ordinaires, il envoya Portland pour demander l'opinion de sir William Temple. Temple s'était fait une retraite dans un endroit appelé Moor Park, aux environs de Farnham. Le pays qui entourait son habitation était presque un désert. Son amusement pendant quelques années avait été de créer au milieu de ce désert ce que les bourgmestres hollandais, parmi lesquels il avait passé quelques-unes des meilleures années de sa vie, auraient considéré comme un paradis. Son ermitage avait été quelquefois honoré de la présence du roi, qui, depuis son enfance, avait appris à connaître et à estimer l'auteur de la triple alliance, et qui retrouvait avec plaisir, au milieu des bruyères et des genêts de Surrey, un endroit qui semblait être un coin de la Hollande, un canal en ligne droite, une terrasse, des allées d'arbres régulièrement taillés, et des plates-bandes rectangulaires de (leurs et d'herbes potagères.
Telle était la retraite solitaire où se rendit Portland pour consulter l'oracle. Temple fut décidément d'opinion que le Bill devait recevoir la sanction royale. Il craignit que les raisons qui l'avaient amené à se former cette opinion ne fussent pas complètement et exactement rapportées au roi par Portland, soldat aussi brave et ami aussi fidèle qu'il en fût jamais, qui ne manquait pas de talents naturels et qui possédait, dans certaines parties, une grande expérience, mais qui n'avait qu'une connaissance très-imparfaite de l'histoire et de la constitution d'Angleterre. Comme il ne pouvait, en raison de l'état de sa santé, se rendre en personne à Kensington, il résolut d'y envoyer son secrétaire. Ce secrétaire était un scholar pauvre de vingt-quatre à vingt-cinq ans, qui cachait sous un extérieur fort simple et sous des manières un peu gauches quelques-uns des dons les plus précieux qui aient jamais été départis à aucun des enfants des hommes, — une rare puissance d'observation, un esprit brillant, une imagination bouffonne, une humour du goût le plus sévère et en même temps d'une délicatesse exquise, une éloquence singulièrement chaste, mâle et limpide. Ce jeune homme s'appelait Jonathan Swift. Il était né en Irlande, mais il se serait cru insulté, si on l'avait appelé Irlandais. Il était de pur sang anglais et, tant qu'il vécut, il considéra la popula-
tion aborigène de l'île où il avait vu le jour comme une race étrangère et servile. Il avait, sous le dernier règne, suivi les cours de l'université de Dublin, où il ne s'était distingué que par ses désordres, et il avait eu quelque peine à obtenir ses degrés. A l'époque de la Révolution, il s'était, avec quelques milliers d'autres colons, réfugié dans la mère-patrie pour se soustraire aux violences de Tyrconnel, et il s'était estimé heureux de trouver un asile à Moor Park '. Mais cet asile, il dut le payer cher. On jugea que ses services étaient suffisamment rétribués par un salaire annuel de vingt livres sterling, la nourriture et le logement. Il dînait à la seconde table. Quelquefois, il est vrai, faute de meilleure compagnie, son patron lui faisait l'honneur de l'inviter à faire sa partie de cartes, et, dans ces occasions, sir William avait la générosité de donnera son antagoniste quelqueargent pour commencer2. L'humble étudiant n'eût pas osé lever les yeux sur une ilame : mais lorsqu'il fut devenu ecclésiastique, il commença, selon la mode des ecclésiastiques de cette génération, à faire la cour à une jolie soubrette qui était le principal ornement de la salle des domesliques et dont le nom est inséparablement associé au sien dans une triste et mystérieuse histoire.
Bien des années après, Swift avoua une partie de ce qu'il avait éprouvé en se rendant à la cour. Son esprit avait été courbé, presque brisé par l'adversité et les humiliations. Le langage qu'il était dans l'habitude de tenir à son patron était, autant qu'on en peut juger parles échantillons qui subsistent encore, celui d'un laquais, ou plutôt d'un mendiant3. Une parole un peu vive ou un regard un peu froid du maître sullisait pour rendre le serviteur malheureux pendant plusieurs jours'. Mais cette servilité était simplement celle avec laquelle un tigre mis en cage et affamé se soumet au gardien qui lui apporte sa nourriture. L'humble domestique était au fond du cœur le plus hautain, le plus ambitieux, le plus vindicatif, le plus despotique des hommes. Maintenant.
' Voir, quant à la famille et à la jeunesse de Swift, les Anecdotes qu'il nous a laissées.
1 Journal to Stella, lettre LUI.
' Voir Swift, lettre à Temple, du 6 octobre 10'Ji.
4 Journal to Stella, Lettre XIX.