CHAPITRE II
Etat de la cour de Saint-Germain.
Il est temps maintenant de raconter les événements qui, depuis la bataille de La Hogue, s'étaient passés à Saint- Germain.
Jacques, après avoir vu la flotte qui devait le ramener dans son royaume brûlée et anéantie, s'en était retourné d'assez mauvaise humeur à la résidence qu'il habitait dans les environs de Paris. En général, le malheur avait pour effet de le rendre dévot à sa façon ; il se condamna à de tels jeûnes et à de telles flagellations que ses directeurs spirituels furent forcés d'intervenir '.
Il est difficile de concevoir un séjour plus triste que ne l'était Saint-Germain à l'époque où Jacques y tenait sa cour, et cependant il n'y avait pas dans toute l'Europe de résidence située plus agréablement que celle que Louis XIV, dans sa générosité, avait assignée à ses hôtes suppliants. Les bois étaient magnifiques, l'air pur et salubre, la vue étendue et gaie. Rien de ce qui fait le charme de la vie à la campagne n'y manquait. On apercevait dans le lointain les hauteurs d'une ville dont rien sur le continent n'égalait les splendeurs. Les appartements royaux étaient ornés de riches tapisseries et de meubles en marqueterie, de vases d'argent et de glaces dans des cadres dorés. Une pension annuelle de plus de quarante mille livres sterling était payée à Jacques sur le trésor de la
' Vie de Jacques, U, i\i7t
France. Il avait une garde d'honneur composée de quelquesuns des plus beaux soldats de l'Europe. Désirait- il prendre le plaisir de la chasse, il avait à sa disposition un établissement infiniment plus somptueux que celui qui lui avait appartenu quand il était à la tête d'un grand royaume, une armée de piqueurs, tout un arsenal de fusils, d'épieox, décors et de tentes, des filets, des chiens pour le cerf et le renard, des lévriers, des meutes pour le loup et le sanglier, des gerfaults pour le héron, des faucons pour le canard sauvage. La salle où il donnait ses audiences, ainsi que son antichambre, rivalisait pour la magnificence avec celle de Whitehall, et il s'y voyait encore entouré de ses dignitaires et de l'appareil de sa cour. Mais au-dessus de ce palais et de ce brillant domaine planait une tristesse continuelle, qui était le résultat en partie de regreb amers et d'espérances déçues, mais surtout de cette superstition abjecte qui s'était emparée de l'esprit de Jacques et qu'affectaient presque tous ceux qui aspiraient à sa faveur. Saint-Germain ressemblait à un monastère. 11 y avait trois chapelles dans l'intérieur de ce vaste édifice. Trente ou quarante ecclésiastiques étaient logés dans le palais, et leur sort excitait l'envie des seigneurs et des gentilshommes qui, ayant suivi la fortune de leur souverain, trouvaient dur, alors qu'il y avait tant de place sous le toit royal, d'être obligés d'aller dormir dans des greniers à la ville voisine. Au nombre des mécontents se distinguait le brillant Antoine Ilamilton. Il nous a laissé une esquisse de la vie de Saint-Germain, esquisse légère à la vérité, mais nullement indigne de l'artiste auquel nous devons la peinture la plus achevée et la plus vivement colorée de la cour d'Angleterre dans ses jours les plus gais. Il se plaint de ce que l'existence de Saint-Germain n'était qu'un cercle monotone de pratiques religieuses; pour y vivre en paix, il fallait y passer la moitié de la journée en dévotion ou du moins en simulacres extérieurs de dévotion ; s'il essayait de dissiper son ennui en allant respirer l'air pur sur celte belle terrasse qui domine la vallée de la Seine, il en était chassé par les clameurs d'un Jésuite qui s'était emparé de quelque malheureux royaliste prolestant exilé d'Angleterre et qui s'évertuait à lui prouver que les hérétiques ne pouvaient pas aller au ciel. En général, disait Ilamilton, les gens qui soutirent d'un malheur commun res-