‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 53 sur 246 · CHAPITRE II. HT · texte numérisé non relu

CHAPITRE II. HT

sentent une vive sympathie les uns pour les autres et sont disposés à se rendre mutuellement de bons offices. Mais il n'en était pas ainsi à Saint-Germain. Là, tout était discorde, jalousie, aigreur. La malignité se cachait sous le dehors de l'amitié et de la piété. Tous les saints de la maison du roi priaient les uns pour les autres et se déchiraient les uns les autres du matin jusqu'au soir. De temps à autre dans cette foule d'hypocrites on distinguait un homme doué de sentiments trop élevés pour s'abaisser à la dissimulation. Mais cet homme avait beau s'être fait connaître ailleurs d'une manière avantageuse, il était certain d'être traité avec dédain par les habitants de ce triste séjour '.

Telle était la cour de Jacques, telle que nous la décrit un Catholique romain. Mais si désagréable que fût cette cour pour un Catholique, elle l'était infiniment plus pour un Protestant. Car, indépendamment de cette tristesse dont se plaignait le Catholique, le Protestant avait encore à endurer une foule de vexations dont le Catholique était exempt. Toutes les fois qu'un Protestant avait pour compétiteur un Catholique, c'était ce dernier qui obtenait la préférence. Dans toute querelle qui s'élevait entre un Catholique et un Protestant, c'était du côté du Catholique qu'on supposait le bon droit. Si le Protestant ambitieux aspirait en vain aux honneurs à Saint-Germain, si le Protestant ami des plaisirs y cherchait en vain des distractions, le Protestant sérieux y demandait en vain les instructions et les consolations spirituelles. Jacques aurait obtenu sans peine, nous n'en doutons pas, pour ceux des membres de l'Église anglicane qui avaient tout sacrifié pour le servir, l'autorisation de se réunir en particulier dans quelque modeste oratoire et d'y recevoir, des mains d'un prêtre appartenant à leur communion, le pain et le vin de l'Eucharistie, mais Jacques ne se souciait pas de voir sa résidence souillée par ces rites impies. Le docteur Dennis Grauville, qui avait abandonné le plus riche doyenné, le plus riche archidiaconat et l'une des plus somptueuses existences d'Angleterre plutôt que de prêter serment à Guillaume, se rendit coupable d'une offense mortelle en demandant la permission de lire les prières aux exilés de sa

' HamiltoD, Zcneydv.

communion. Sa requête fut repoussée; il fut l'objet de si grossières insultes de la part îles chapelains de son maître et de leurs familiers, qu'il fut forcé de quitter Saint-Germain.

Pour éviter les imporlunités des autres docteurs anglicans, Jacques écrivit à ses agents en Angleterre pour leur dire qu'il ne voulait plus de théologiens protestants à Saint-Germain l. Le clergé non assermenté était, dans son palais, exposé à autant de railleries et de moqueries que dans celui de son neveu. Si quelqu'un avait droit à ce que son nom fût cité avec respect à Saint-Germain, c'était sans contredit Sancroft. Et cependant le bruit courait que les bigots qui y étaient réunis ne parlaient jamais de lui qu'avec aversion et dégoût. Le sacrifice de la première place dans l'Église comme dans la Pairie, de l'habitation de Lambeth et de celle de Croydon, d'un immense patronage et d'un revenu déplus de cinq mille livres sterling par an, ce n'était là, aux yeux de Jacques et de son entourage, qu'une faible expiation pour le crime énorme que Sancrofl avait commis en adressant au roi des représentations modérées au sujet de la Déclaration d'Jndulgence, qu'il regardait comme inconstitutionnelle. Sa trahison, disait-on à Saint-Germain, n'était pas moins abominable que celle de Judas Iscariote. Le vieil hypocrite, tout en affectant un respect et un attachement profonds pour sou maître, avait donné le fatal signal aux ennemis de son maître. Quand le mal était fait, et quand il n'était plus susceptible d'être réparé, la conscience du pécheur avait commencé à le torturer. Comme Judas, il s'était adressé à lui-même des reproches et avait pleuré sur son infamie. Comme Judas, il avait jeté sa richesse aux pieds de ceux dont il s'était fait l'instrument. Ce qui lui restait de mieux à faire désormais, c'était de rendre le parallèle complet en se pendant de ses propres mains2.

' Coup rt'œil sur la cour de Saint-Germain, de 1690 à «695, 1696.— Ratio ultnna, 1697. Il y a dans les Manuscrits de Nairne une lettre où Jacques donne l'ordre aux évoques réfrac.taires d'envoyer un Ihé logien proies aul à Saint-Germain. Celte lettre fut promptement suivie d'une autre révoquant l'ordre ri-dessus. On trouvera oes deux, lettres dans !.. Macpherson. l'ouïes <leux portent la date du 16 octobre 1693. Je s ; que la première letli e a été datée d'après le nom cm style, et la lettre de révocation d'après l'anci m.

' Ratto ullima, 1097 ; Histoire du dernier Parlement, 1699.

On dirait que Jacques s'était imaginé que la plus grande preuve de bonté qu'il pût donner aux hérétiques qui avaient quitté, pour le suivre, fortune, patrie, famille, c'était de permettre qu'ils fussent assiégés sur leur lit de mort par ses prêtres. Si quelque malade abandonné des médecins, affaibli dans ses facultés mentales, étourdi par une fausse logique et une rhétorique absurde, se laissait, de guerre lasse, mettre une hostie dans la bouche, on annonçait en triomphe à la cour cette conversion comme un miracle de la grâce, et le néophyte était enseveli avec toutes les pompes de la religion. Si au contraire un royaliste, du rang le plus élevé et du caractère le plus pur, venait à mourir en professant un ferme attachement à l'Église anglicane, on lui creusait un trou dans les champs, et, à la tombée de la nuit, on l'y jetait et on le recouvrait de terre comme un animal immonde. Telles furent les obsèques du comte de Dumferline, qui avait servi la maison des Stuarts au risque de sa vie et au prix de la perte complète de sa fortune, qui avait combattu à Killiecrankie, et qui, après la victoire, avait enlevé du champ de bataille le corps de Dundee expirant. Pendant sa vie, il avait été traité d'une manière outrageuse. Les officiers écossais qui avaient longtemps servi sous lui demandèrent en vain, lorsqu'ils furent formes en compagnie, à le conserver pour leur chef. Mais sa religion fut considérée comme un motif d'exclusion. Un misérable aventurier, qui n'avait d'autre titre que de professer le papisme, lui fut préféré. Dumferline continua pendant quelque temps encore à paraître au cercle du prince qu'il avait trop bien servi, mais ce fut inutilement. Les bigots qui gouvernaient la cour refusèrent au seigneur protestant ruiné et expatrié tout moyen de subsistance. Il mourut le cœur brisé, et on lui refusa même un tombeau1.

Sentiments des Jacobiles Composants.

Les outrages que la religion protestante avait à subir journellement à Saint-Germain produisirent en Angleterre une sensation profonde. Les Whigs demandaient d'un air de

' Coup d'oeil sur la cour de Saint- Germain, de IG90 à 1695. La manière indigne dont Dumferline fut traité est attestée même par les Mémoires de Dundee, 1714.

triomphe s'il n'était pas évident que le vieux tyran était foncièrement incorrigible, et parmi les Non-Jureurs un grand nombre observaient ses façons d'agir avec honte, alarme et dégoût '. Le parti jacobite avait été, dès l'origine, divisé en deux fractions qui, trois ou quatre ans après la Révolution, furent désignées sous le nom àe'Composajits et de Non-Composants*. Les Composants étaient ceux qui souhaitaient une restauration, mais une restauration accompagnée d'une amnistie générale et de garanties assurant le maintien de la constitution civile et ecclésiastique du royaume. Les Non- Composants regardaient comme delà whiggerie toute pure, comme une véritable rébellion que de prendre avanlrge de la malheureuse situation de Sa Majesté pour lui imposer des conditions. Le devoir de ses sujets était d'abord de le rétablir sur le trône. Quant à savoir quels traîtres il devait ou punir ou épargner, quelles lois il devait ou observer ou se dispenser d'observer, c'étaient là des questions dont la décision n'appartenait qu'à lui. S'il les décidait mal , c'est au ciel et non à son peuple qu'il en devait compte.

Non-Composants.

La masse des Jacobites appartenait plus ou moins au parti des Composants. Les Non-Composants purs se rencontraient principalement parmi les catholiques qui, tout naturellement, s'étaient moins pressés d'obtenir des garanties pour une religion qu'ils regardaient comme hérétique ou pour un système de gouvernement des bénéfices duquel ils étaient exclus. Il y avait aussi quelques non-assermentés ou non-jureurs protestants, tels que Kettlewcll et Ilickes, qui poussaient hardiment jusqu'à ses plus extrêmes conséquences la théorie de Filmer. Mais Kettlewcll avait beau essayer de persuader à ses conci-

' Dès l'année 1690, le conclave des cliefs jacubiles, qui donna à Pi ses instructions, adressa à Jacques d'énergiques représentations à cesujel : « M. Preston devra s'attacher a iriomi lier de la bigoterie qui règne à S.imt- (iermain. ci suggérer à ceuxqui l'habitent des moyens plus propres à gagner l,i Dation, eut il se fait là, chaque jour, dessoll Si s qui nous arrivent aux oreilles en Angleterre, qui retardent ce que le roi et son entourage désirent si passionnément. » Voir aussi Brève ri véridique Relation dits intrigues qui ont lieu au dedans et au dehors pour restaurer l'ex-roi Jaeaues,

' Ou Transigeants et Non-Transigeants, fompounders and Non-Compoiwders.

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