‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 6 sur 246 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

campagne en personne, à la tête de sa noblesse. Jamais cette brave aristocratie ne s'était montrée avec plus d'éclat à la suite de son roi. Une seule circonstance suffira pour donner une idée de la pompe et du luxe de son camp. Parmi les mousquetaires de sa maison on voyait, pour la première fois, un jeune homme de dix-sept ans, qui succéda peu de temps après au titre de duc de Saint-Simon et à qui nous devons ces inestimables mémoires qui ont conservé, pour l'amusement et l'instruction de bien des générations, le tableau si vif d'une France qui a depuis longtemps disparu. Quoique la famille de ce jeune homme fût alors fort à court d'argent, il voyageait avec trente-cinq chevaux et des mulets de charge. Les princesses du sang, entourées chacune d'un groupe de nobles et gracieuses dames, accompagnaient le roi; et les sourires de tant de femmes charmantes inspiraient un courage plus qu'ordinaire à une foule de gentilshommes vains et voluptueux, mais pleins de cœur. Dans celte foule brillante qui se pressait autour de l'Auguste français on voyait le Virgile français, le tendre, l'élégant, le mélodieux Racine. Se conformant à la mode du jour, il était devenu dévot, avait renoncé à écrire pour le théâtre ; et, résolu de se livrer avec zèle à l'accomplissement des devoirs qui lui incombaient comme historiographe de France, il venait assister aux grands événements qu'il était chargé de raconter '. Aux environs deMons, Louis donna aux dames le spectacle de la plus magnifique revue qui eût jamais eu lieu dans l'Europe moderne : cent vingt mille hommes des plus belles troupes du monde étaient rangés sur une ligne de huit milles de longueur. Il est douteux qu'une pareille armée ait jamais été réunie sous les aigles romaines. Le spectacle, commencé de bonne heure le matin, n'était pas terminé à la fin d'une longue journée d'été. Racine se retira étonné, assourdi, ébloui, et mortellement fatigué. Il se hasarda à exprimer, dans une lettre particulière, un vœu qu'il eut sans doute grand soin de ne pas manifester dans le cercle des courtisans : « Plût au ciel que tous ces pauvres gens fussent encore dans leurs chaumières avec leurs femmes et leurs petits enfants 2! »

1 Saint-Simon, Mémoires ,-Dangeau; Racine, lettres cl Relation de ce qui s'est passé ait siège de Namur; Monthly Mercury, mai 109?. * Saint-Simon, Mémoires; Racine à lioilcau, ?l mai 1G92.

lit. 2

Après celte superbe revue, Louis annonça l'intention d'attëquef Namur. Cinq jours après, il était sous les murs de cette place, à la tète de plus de trente mille hommes. Vingt mille paysans, mis en réquisition dans les parties des Pays- Bas qu'occupaient les Français, étaient forcés de travailler comme pionniers. Luxembourg, à la tête de quatre-vingts mille hommes, occupait une forte position sur la route de Namur à Bruxelles, prêt à livrer bataille à tout ennemi qui se présenterait pour faire lever le siège '. Cette distribution des commandements n'excita aucune surprise. On savait depuis longtemps que le grand monarque aimait les sièges, et n'aimait pas les batailles. Il avait pour principe qu'un siège était la véritable pierre de touche du talent militaire. L'issue d'une rencontre entre deux armées en rase campagne était, suivant lui, souvent déterminée par le hasard, tandis que la science seule pouvait venir à bout de ravelins et de bastions que la science avait construits. Ses détracteurs disaient ironiquement qu'il était heureux que la branche de l'art militaire que Sa Majesté considérait comme la plus noble, fût celle dans laquelle il était rarement nécessaire qu'il exposât à des risques sérieux une vie si précieuse pour son peuple.

Namur, située au confluent de la Sambre et de la Meuse, était une des principales forteresses de l'Europe. La ville ellemême était en plaine et n'avait de force que celle qu'elle empruntait à l'art. Mais l'art et la nature s'étaient réunis pour fortifier celte fameuse citadelle qui, du sommet d'un roc élevé, domine au loin une immense étendue de champs de blé, de bois et de prairies, arrosés par deux belles rivières. Les habitants de la ville et du pays environnant étaient fiers de leur imprenable château. Ils se vantaient de ce que jamais, dans toules les guerres qui avaient désolé les Pays-Bas, ni la science, ni la valeur n'avaient pu pénétrer dans ses murs. Les places fortes du voisinage, renommées dans le monde enlier, Anvers et Ostende, Vpres, Lille et ïournay. Mous et Yalni- Ciennes, Cambrai et Charleroi, Limbourg et Luxembourg, avaient ouvert leurs portes à des vainqueurs; mais jamais um main ennemie n'avait enlevé le drapeau qui flottait .sur

' ilonlhly Mercury de juin ; Guillaume à Heinsius, 56 mai (5 juin) 1602.

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