CHAPITRE I
les remparts de Namur. Pour que rien ne manquât à l'intérêt du siège, les deux grands maîtres dans l'art de la fortification se trouvaient opposés J'un à l'autre. Vauban avait été, pendant bien des années, considéré comme lïTpremier des ingénieurs; mais il avait, depuis peu de temps, un rival formidable dans la personne de Menno, baron de Cohorn, le meilleur ojficier au service dçsjEtats-Gëneràux. Les fortifications de Namur venaient d'être réparées et augmentées sous la direction de Cohorn, qui s'était enfermé dans la place. Vauban était dans le camp de Louis. On pouvait donc s'attendre à ce que l'attaque et la défense seraient dignes l'une de l'autre.
Cependant, les armées alliées s'étaient réunies; mais il était trop tard l. Guillaume se porta à la hâte vers Namur. Il menaça les travaux des Français, d'abord du côté de l'ouest, puis du nord, et enfin de l'est. Mais entre lui et les lignes de circonvallation se trouvait l'armée de Luxembourg, suivant tous ses mouvements, et toujours établie dans des positions telles, que c'eût été le comble de l'imprudence de l'attaquer. Sur ces entrefaites les assiégeants, habilement dirigés par Vauban et excités par la présence de Louis, taisaient de rapides progrès. Il y avait, il est vrai, bien des obstacles à vaincre et bien des fatigues à endurer. Le temps était orageux; et le 8 juin, jour de la Saint-Médard, qui occupe dans le calendrier français la même place de mauvais augure qui appartient dans le nôtre à saint Swithin, la pluie tomba par torrents. La Sambre débordée se répandait sur les plaines couvertes de moissons verdoyantes. Les ponts de la Mehaigne furent emportés et entraînés dans la Meuse. Les routes se transformèrent en fondrières. Les tranchées étaient tellement engorgées d'eau et de boue qu'il fallait trois jours pour faire passer un canon d'une batterie dans une autre. Les six mille chariots qui avaient accompagné l'armée française devinrent inutiles. On dut faire transporter à dos de chevaux, la poudre, les boulets, le blé, les fourrages, suivant les besoins du service. Il ne fallait rien moins, en pareille circonstance, que l'autorité de Louis pour maintenir Tordre et inspirer la gaieté. Ses soldats, à vrai dire, montrèrent beaucoup plus de respect
' Guillaume à Heinsius, 26 mai (5 juin) 1692
pour lui que pour certaines choses placées sous la sauvegarde de leur religion. Ils maudirent cordialement saint Médard et brisèrent ou brillèrent toutes celles de ses images qu'ils purent trouver. Mais pour leur roi, il n'y avait rien qu'ils ne fussent prêts à faire ou à endurer. Malgré tous les obstacles, ils ne cessaient degagner du terrain. Cohorn fut grièvement blessé en défendant avec le courage du désespoir un fort qu'il avait construit lui-même, et dont il était lier. Il ne put être remplacé. Le gouverneur était un homme faible, que Gastanaga avait nommé et que Guillaume avait récemment conseillé à l'Electeur de Bavière d'éloigner. La garnison se découragea. La ville se rendit après huit jours de siège, et la citadelle environ trois semaines plus tard '.
L'histoire de la prise de Namur, en J 692, présente beaucoup d'analogie avec l'histoire de la prise de Mons en 1691. En 1692 comme en 1691, Louis, seul maître absolu des ressources de son royaume, put ouvrir la campagne avant que Guillaume, chef d'une coalition, eût réuni ses forces dispersées. Dans l'une et l'autre occasion, l'avantage de l'initiative décida du sort de la place. A Namur, comme à Mons, ce fut Louis, aidé par Yauban, qui conduisit le siège, tandis que Luxembourg le couvrait : Guillaume fit de vains efforts pour le faire lever, et dut, avec une profonde mortification, assister au triomphe de son ennemi.
Sous un rapport, cependant, la destinée des deux forteresses fut très-différente. Mons fut livré par ses propres habitants. Namur aurait peut-être été sauvé, si la garnison se fût montrée aussi zélée et aussi résolue que la population. Chose étrange, dans cette place, si longtemps soumise au joug de l'étranger, se manifesta un patriotisme qui ressemblait à celui des petites républiques de la Grèce. Il n'y a pas de raison pour croire que les bourgeois s'inquiétassent de l'équilibre des pouvoirs, ou qu'ils eussent aucune préférence soit pour Jacques, soit pour Guillaume, pour Sa Majesté très-chrétienne ou pour Sa Majesté très-catholique. Mais chaque citoyen con-
1 Monlhly Mercury de juin et juillet 1692; London Gazette de juin; Gazette de l'aris ; Saint-Simon, Mémoires; Journal de Dangeau; (iuillaume m Hoinsiu8, 30 mai (9 juin], 2 (15) juin. Il (-21) juin; Lettres de Vcrnon a Coït, imprimées dans Tiadal, llistcry . Ilacine, Relation et Lettres ci Uoileau des 15 et 24 juin.