‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 60 sur 246 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

toujours dans un silence maussade et à qui on ne pouvait arracher que des réponses laconiques faites d'un ton bourru et en mauvais anglais ? Mais les hommes d'Etat français jugeaient Guillaume bien différemment, car ils savaient avec quelle habileté ce prince avait, pendant vingt ans, conduit les affaires les plus importantes et les plus difficiles. Depuis 1673, il avait constamment joué contre eux avec des alternatives de succès et de revers une partie des plus compliquées, où il s'agissait pour lui d'un immense enjeu. Ils étaient fiers, et avec raison , de l'adresse qu'ils avaient eux-mêmes déployée dans cette lutte, mais ils n'ignoraient pas qu'ils avaient rencontré dans Guillaume plus qu'un égal. Au commencement de cette longue partie, tous les avantages avaient été de leur côté. Ils disposaient en maîtres absolus des ressources du plus grand royaume de l'Europe, tandis que Guillaume n'était que le serviteur d'une république dont tout le territoire était inférieur en étendue à la Normandie et à la Guienne. Il avait eu successivement à combattre des généraux et des diplomates d'une habileté consommée. Dans son propre pays , une faction puissante avait traversé obstinément ses desseins. Il avait subi des défaites sur les champs de bataille et dans les assemblées, mais sa sagesse et sa fermeté avaient tourné ses défaites en victoires. Malgré tout ce qu'on avait pu faire pour l'abattre, son influence et sa renommée avaient été presque constamment en s'élevant et en sf agrandissant. Seul, il avait combiné et mené à bonne fin l'entreprise la plus importante et la plus ardue dont l'histoire de l'Europe moderne fasse mention. Lui seul avait formé la plus vaste coalition que le monde eût vue depuis des siècles, et qui ne se maintenait que grâce à son activité et à sa vigilance. Il avait conquis deux royaumes par la diplomatie, et un troisième par les armes; ces royaumes il les avait conservés tous les trois, en dépit de ses ennemis du dedans et du dehors. Qu'une pauvre créature, un homme d'une capacité au-dessous de l'ordinaire eût suffi à accomplir ces grandes choses, cette assertion pouvait aisément trouver créance parmi les ecclésiastiques Non-Jureurs habitués du café de Sam, mais elle faisait rire de pitié les politiques de Versailles blanchis dans les affaires.

Tandis que Middleton essayait de convaincre les Français

que Guillaume était un homme dont ils exagéraient démesurément la valeur, Guillaume, qui rendait pleine justice au mérite deMiddleton, se montra fort inquiet à la nouvelle que la cour de Saint-Germain avait appelé à son aide un si habile conseiller l, Mais ce n'était là qu'une des mille causes d'anxiété qui, dans le cours, de ce printemps, assiégèrent l'esprit du roi. Il se préparait pour l'ouverture de la campagne, suppliait ses alliés d'entrer de bonne heure en lice, excitait l'indolence des uns, marchandait avec la convoitise des autres, arrangeait les querelles, réglait les questions de préséance. Il avait à décider le cabinet de Vienne à envoyer à temps des secours dans le Piémont. Il avait à observer d'un œil vigilant ceux des souverains du Nord qui essayaient de former un tiers parti en Europe. Il avait à servir de tuteur à l'Electeur de Bavière dans les Pays-Bas. Il avait à pourvoir à la défense de Liège, chose, disaient froidement les autorités de cette ville, qui ne le regardait point, mais qui était l'affaire de l'Angleterre et de la Hollande. Il avait à empêcher les maisons de BrunsYvick-Wolfenbûttcl d'en venir aux mains avec celle de Brunswick-Luxembourg; il avait à accommoder un différend qui était survenu entre le prince de Bade et l'Electeur de Saxe qui, tous deux, voulaient commander une armée sur le Rhin. Enfin, il avait à faire entendre raison au Landgrave de liesse qui oubliait de fournir son propre contingent, et qui, malgré cela, demandait à avoir sous ses ordres les contingents fournis parles autres princes5.

Mais le moment de l'action était arrivé. Le 18 mai, Louis quitta Versailles, et, dans les premiers jours de juin, il était à Namur. Les princesses qui l'avaient accompagné tinrent leur cour dans l'intérieur de la forteresse. Il prit sous son commandement immédiat l'armée de Boulllers, qui était campée à Gembloux. A un peu plus d'un mille en avant, se trouvait l'armée de Luxembourg. Les forces réunies dans le voi-

' « Il ne me plaît nullement que M. Middleton est allé en France. Ce n'est pas un homme qui voudrait faire un tel pas sans quelque chose d'importance et de bien concerté, sur quoi j'ay fait beaucoup do relit' lions que je réserve à vous dire a voslre heureuse arrivée. » Guillaume ù Portland, de Loo, avril is (S8), 1693.

• La meilleure peinture des occupations et des anxiétés de Guillaume au moment dont nous parlons, se trouve dans ses lettres à Heinsius. Liro entre autres celles des itr, 9 et 30 mai 1GU3.

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