CHAPITRE IL
sinage sous les drapeaux de la France ne s'élevaient pas à moins de cent vingt mille hommes. Louis s'était llatté de pouvoir renouveler, en 1093, le stratagème au moyen duquel on avait pris Monsen 1691 et Namur en 1692, et il avait arrêté dans sa pensée que Liège ou Bruxelles deviendrait sa proie. Mais Guillaume s'était trouvé en mesure cette année de rassembler à temps des forces, inférieures sans doute à celles qui lui étaient opposées, mais formidables encore. Avec ces forces, il prit position près de Louvain, sur la route située entre les deux villes menacées et de là surveilla tous les mouvements de l'ennemi.
Louis fut désappointé. Il vit qu'il ne lui serait pas possible de satisfaire aussi sûrement et aussi aisément sa vanité que dans les deux années précédentes, où il n'avait eu qu'à se présenter sous les murs d'une grande ville, à s'en faire ouvrir les portes, à y faire une entrée triomphale, à en recevoir les clefs, sans courir plus de risques qu'à une chasse au cerf à Fontainebleau. Avant de mettre le siège devant Liège ou Bruxelles, il lui fallait livrer une bataille et la gagner. Il avait, il est vrai, de grande chances en sa faveur, car son armée était plus nombreuse, mieux commandée et mieux disciplinée que celle des alliés. Luxembourg conseilla fortement de marcher contre Guillaume. La noblesse française se préparait avec une gaieté intrépide à une journée sanglante, mais glorieuse et suivie d'une large distribution de croix du nouvel ordre. Guillaume avait parfaitement la conscience de son danger, et se disposait à y faire face avec un courage calme, mais triste1. Juste à ce moment, Louis annonça l'intention de retourner immédiatement à Versailles et d'envoyer le dauphin et Boufllers, avec une partie de l'armée campée près de Namur, rejoindre le maréchal de Lorges qui commandait dans le Palatinat. Luxembourg fut terrifié. Il fit entendre de vives et fermes représentations. Jamais, dit-il, on n'avait perdu une aussi belle occasion. Si Sa Majesté voulait marcher contre le prince d'Orange, la victoire était presque certaine. Un avantage quelconque, obtenu sur le Rhin, pou-
1 Sa lettre du 30 mai à Heinsius respire un profond découragement: « On a su depuis, dit Saint-Simon, que le Prince d'Orange écrivit plusieurs fois au prince de Vaudemont, son ami intime, qu'il était perdu, et qu'il n'y avait que par un miracle qu'il pût échapper. »
136 REGNE DE GUILLAUME lit.
vait-il être mis en comparaison avec une victoire remportée dans le cœur du Brabant contre la principale armée et le principal capitaine de la coalition? Le maréchal raisonna, supplia, se jeta aux genoux du roi ; mais tout fut inutile, et il quitta Louis en proie au plus profond découragement. Le roi repartit une semaine après son arrivée, et, dans la suite, il ne fit plus jamais la guerre à personne.
L'élonnement fut grand dans toute l'armée. Le respect que Louis inspirait ne put empêcher ses vieux généraux de témoigner leur tristesse et leur mécontentement, sa jeune noblesse d'exhaler sa colère en malédictions ou en sarcasmes et les simples soldats eux-mêmes de tenir un langage irrévérencieux autour de leurs feux de bivouac. De leur côté, ses ennemis laissèrent éclater une joie haineuse, et insultante. N'était-il pas étrange, s'écrièrent-ils, que ce grand prince se fût rendu en pompeux appareil sur le théâtre de la guerre pour s'en retourner, une semaine après, dans le même appareil? Quoi ! emmener cet ennuyeux cortège de princesses, de dames d'atours, d'écuyers, de gentilshommes delà Chambre, de cuisiniers, de confiseurs et de musiciens, ces longues traînées de fourgons, ces troupeaux de chevaux de main et de bêtes de somme, ces monceaux d'argenterie, ces ballots de tapisserie! Faire parcourir à tout cela quatre cents milles uniquement pour que le Roi Très-Chrétien jetât un coup d'ceil sur ses soldats et puis reprît la roule de Versailles? La honteuse vérité était trop éclatante pour être cachée. Louis s'était rendu dans les Pays-Bas dans l'espoir de cueillir encore à la dérobée, quelque gloire militaire sans exposer sa personne, et il s'était hâté de s'en retourner pour ne pas affronter les chances d'une bataille rangée '. Ce n'était pas la première fois que Sa Majesté Très-Chrétienne avait montré le même genre de prudence. Dix-sept ans auparavant, il s'était trouvé, sous les murs de Bouehain, en présence du même adversaire. Guillaume, avec l'ardeur d'un général tout jeune encore, avait fort imprudemment offert la bataille. Les généraux les plus expérimentés pensaient que si Louis saisissait l'occasion, la guerre pouvait être finie en un jour. L'armée française demandait à grands cris à être conduite à
'Saint-Siniuu. Munthhj Mercury, juin 1693; 'Jurncl, 11, Ml.