CHAPITRE lï
l'ennemi. Le roi convoqua ses lieutenants et recueillit leurs avis. Quelques officiers, à qui on avait adroitement fait entendre les secrets désirs de Sa Majesté votèrent, pour lui plaire, mais en balbutiant et en rougissant de honte, contre l'idée de livrer bataille. Ce fut en vain que des hommes honnêtes et courageux qui prisaient plus l'honneur du roi que sa vie, lui démontrèrent que d'après tous les principes de l'art militaire il devait accepter le défi que lui jetait témérairement l'ennemi. Sa Majesté exprima d'un air grave son regret de ne pouvoir concilier ses devoirs envers l'Etat avec les mouvements impétueux de son sang, puis elle tourna bride et s'en retourna au galop vers son quartier général â. N'était-il pas douloureux de penser que des (lots du sang le plus pur de la France, de l'Espagne, de l'Angleterre et de l'Allemagne avaient coulé et devaient couler encore pour la satisfaction d'un homme qui manquait de ce vulgaire courage qu'on trouvait dans le plus obscur des ces milliers de soldats qu'il avait sacrifiés à son orgueil et à son ambition?
Manœuvres de Luxembourg.
Bien que l'armée française eût été affaiblie par le départ des forces que commandaient le Dauphin et Boufflers, et bien que de son côté l'armée alliée fût fortifiée chaque jour par l'arrivée de troupes fraîches, Luxembourg était encore supérieur en forces et il accrut cette supériorité par un adroit stratagème. Il marcha sur Liège et fit comme s'il voulait former le siège de cette ville. Cette manœuvre inquiéta Guillaume et l'inquiéta d'autant plus qu'il connaissait l'existence d'un parti français parmi les habitants. Il quitta la position qu'il occupait près de Louvain, s'avança vers Nethes-Hespen et y établit son camp ayant la Gette à son dos. En chemin, il apprit que Huy avait ouvert ses portes aux Français. Cette nouvelle accrut son anxiété sur le sort de Liège et le détermina à y envoyer une force suffisante pour tenir en respect les mécontents de l'intérieur de la ville et repousser les attaques du dehors2. C'était précisément ce que Luxembourg avait attendu et désiré. La ruse avait réussi. Il tourna le dos
1 Mémoires de Saint-Simon ; Burnet, I, 104. ' Guillaume à Heinsius, juillet 7 (17) 1G93.
à la forteresse qu'il avait jusqu'alors paru vouloir attaquer et se dirigea précipitamment vers la Gette. Guillaume, qui avait détaché plus de vingt mille hommes et qui n'en avait laissé que cinquante mille dans son camp conçut une vive alarme en apprenant le 18 juillet par ses éclaireurs que le général français était tout près de lui à la tête de près de quatre-vingt mille hommes.
Bataille de Landen.
Il était encore au pouvoir du roi de mettre, par une prompte retraite, les eaux étroites mais profondes de la Gette, que des pluies récentes avaient grossies, entre son armée et l'ennemi. Mais l'emplacement qu'il occupait était fort, et on pouvait aisément le rendre plus fort encore. Il mit toutes ses troupes à l'œuvre et leur fit creuser des fossés, élever des remparts et fixer en terre des palissades. En peu d'heures le terrain présenta un nouvel aspect, et le roi espéra pouvoir repousser même les attaques de forces très-supérieures aux siennes. Et ce n'était pas sans une grande apparence de raison qu'il ressentait cette confiance. Lorsque, le matin du 19 juillet, l'armée française aperçut la forteresse qui était sortie de terre comme par enchantement pour arrêter ses progrès, les plus braves ne purent se défendre d'un sentiment de sérieuse inquiétude. Les alliés étaient protégés par un parapet. De distance en distance, le long des retranchements, on voyait de petites redoutes et des demi-lunes. Une centaine de pièces de canon étaient disposées le long des remparts. Sur le flanc gauche, le village de Romsdorf s'élevait tout près de la petite rivière de Landen, dont les Anglais ont donné le nom à cette désastreuse journée. A droite était le village de Ncerwindc. Ces deux villages étaient, d'après l'usage des Pays-Bas, entourés de fossés et de haies, et dans l'intérieur de ces enclos les petites parcelles de terrain occupées par chaque famille étaient séparées les unes des autres par des murailles de boue de cinq pieds de haut et d'un pied d'épaisseur. Guillaume avait fait réparer et fortifier toutes ces barricades. Saint-Simon, qui examina le terrain après la bataille, avait peine à croire, nous dit-il, que les alliés eussent pa créer avec tant de rapidité des défenses aussi étendues et aussi formidables.