‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 65 sur 246 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

qualité la plus indispensable des guerriers. Mais à Landen, deux êtres maladifs que, dans un état social rude et grossier, on eût regardés comme trop chétifs pour prendre part aux combats, étaient l'âme de deux grandes armées. Dans certains pays de l'antiquité païenne, on les eût exposés à leur naissance ; six cents ans plus tôt, sous le règne du christianisme, on les eût enfermés dans l'ombre paisible d'un cloître. Mais il leur fut donné de vivre dans un temps où l'on considérait la force des muscles comme moins estimable que celle de l'intelligence. Il est probable que dans les cent vingt mille hommes réunis autour de Neerwinde sous les étendards de l'Europe occidentale, les deux plus faibles de corps étaient, d'une part, le nain bossu qui conduisit l'impétueuse attaque des Français, et de l'autre, le squelette asthmatique qui couvrit la lente retraite de l'armée anglaise.

Les Français étaient victorieux, mais ils avaient payé cher leur victoire. Plus de dix mille hommes des meilleures troupes de Louis avaient péri. Neerwinde présentait un spectacle qui frappait d'horreur les plus vieux soldats. Les rues étaient jonchées de cadavres jusqu'à mi-corps. Au nombre des morts, on comptait de grands seigneurs et des guerriers renommés. Montchevreuil était resté sur le champ de bataille, ainsi que le tronc mutilé du duc d'Uzès, le premier dans l'ordre des préséances de toute la noblesse française. Sarsfield fut emporté mortellement blessé sur un brancard d'où il ne se releva pas. La cour de Saint-Germain lui avait conféré levain titre de comte de Lucan, mais l'histoire ne le connaît que par son nom qui est cher encore à la plus infortunée des nations. La contrée qui, depuis tant de siècles, sert de champ de bataille aux plus belliqueuses nations de l'Europe, n'a vu que deux batailles plus terribles que celle de Landen, la bataille de Malpiaquet et celle de Waterloo. Pendant longtemps ce sol fut couvert de crânes et d'os, de débris d'hommes et de chevaux, de fragments de chapeaux et de souliers, de selles et de fontes. Dans l'été qui suivit, le sol fécondé par vingt mille cadavres, produisit des milliers de pavots. Le voyageur qui, sur la route de Saint-Tron à Tirlemont vit cette nappe immense de riche écarlate qui s'étendait de Landen à Neerwinde, put croire à l'accomplissement littéral de cette prédiction du prophète hébreu s'écriant dans

son style figuré : « La terre épanche son sang cl refuse de recouvrir les morts '. »

Il n'y eut point de poursuite, bien que le soleil fût encore liant à l'horizon, quand Guillaume traversa la Gelte. Les vainqueurs étaient tellement épuisés par la marche et le combat qu'ils pouvaient à peine se mouvoir. Les chevaux étaient encore en plus mauvais état que les hommes. Leur général jugea nécessaire de leur accorder quelques temps pour se reposer et se rafraîchir. Les seigneurs français tirent décharger leurs chevaux de bât, soupèrent gaiement, et, au milieu des monceaux de cadavres, se firent raison les uns aux autres le Champagne à la main, puis, lorsque la nuit tomba, des brigades entières se couchèrent avec joie sur le champ de bataille et y goûtèrent tout armées les douceurs du sommeil. L'inaction de Luxembourg n'échappa point à la censure. On ne pouvait nier que, dans l'action, il n'eût déployé une grande habileté et une rare énergie. Mais quelques personnes lui reprochèrent de manquer de patience et de persévérance. D'autres dirent tout bas qu'il ne tenait point à terminer une guerre qui le rendait nécessaire dans une cour où, en temps de paix, il n'avait jamais trouvé faveur ni même justice 2. Louis qui, dans celte circonstance, n'était peut-être pas tout à fait exempt de quelque sentiment de jalousie, chercha, à ce que l'on rapporte, à mêler aux éloges qu'il accordait à son lieutenant un blâme qui, pour être exprimé d'une manière délicate, n'en était pas moins parfaitement intelligible. « Pendant la bataille, » dit-il, « le duc de Luxembourg, s'est conduit comme Condé, mais, depuis, la bataille, le prince d'Orange s'est conduit comme Turenne. r>

Et en elfet Guillaume répara sa terrible défaite avec une habileté et une vigueur bien propres à exciter l'admiration, « 11 est un point, disait l'amiral Coligny, sur lequel je puis me dire supérieur à Alexandre, à Scipion, à César. Ils ont gagné, il est vrai, de grandes batailles. Moi j'en ai perdu quatre grandes et cependant je présente à l'ennemi un Iront

' Lettre de lonl Perlh à sa sœur, 17 juin 1694.

'Saint-Simon mentionne les critiques adressées au maréchal. Feuquières, un liés-bon juge, nous dit que les reproches étaient injustes et que l'armée française élsil réellement trop aflaib ie pai ses perles pour poursuivre sa \ icloire,

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