CHAPITRE II
plus formidable que jamais. » C'est le sang de Coligny qui coulait dans les veines de Guillaume, et avec ce sang, Guillaume avait hérité de cette indomptable fermeté de caractère qui sait tirer d'un échec autant de gloire que de plus heureux capitaines en doivent à leurs succès. La défaite de Landen était pour lui un coup terrible. Le roi eut quelques jours d'anxiété cruelle. Si Luxembourg poussait en avant, tout était perdu. Louvain tombait, et avec lui, Malines, Nieuport et Ostende. La frontière batave était compromise. Le cri des partisans de la paix en Hollande pouvait être tel que ni les Etats-Généraux ni le Stathouder ne pussent y résister ». Mais il y eut un temps d'arrêt dans les opérations de Luxembourg et le moindre délai suffisait à Guillaume. Du champ de bataille, il se fraya un chemin à traver la multitude des fuyards jusqu'aux environs de Louvain, et là il commença à rassembler ses forces dispersées. Son caractère n'est point rabaissé par l'anxiété qu'à ce moment le plus désastreux de sa vie, il éprouva pour les deux personnes qui lui étaient le plus chères. Dès qu'il se vit en sûreté, il écrivit à sa femme pour la rassurer sur son sort2. Dans le pêle-mêle de la déroule, il avait perdu de vue Portland qui était alors dans un très-mauvais état de santé, et qui par suite avait couru plus de risques que les risques ordinaires de la guerre. Une courte note que le roi adressa à son ami quelques heures plus tard existe encore. La voici 3 : « Bien que j'espère vous voir ce soir, je ne puis résister au plaisir de vous écrire pour vous dire combien je me réjouis de vous savoir si heureusement hors d'affaire. Dieu veuille que votre santé se rétablisse bientôt complètement! Ce sont là de grandes épreuves qu'il a plu à la Providence de m'envoyer en bien peu de temps. Je dois me soumettre sans murmure à son bon plaisir et m'etforcer de moins mériter sa colère. »
Ses forces se rallièrent promptement. Des corps considérables de troupes, qu'il avait imprudemment peut-être détachés de son armée quand il supposait que l'ennemi avait
1 Ce tableau de ce qui serait arrivé si Luxembourg avait pu et voulu poursuivre sa victoire, je l'ai pris d'un discours prononce par Talmasb. dans la Chambre des Communes, le 11 décembre suivant, et qui semble avoir été plein de vigueur et de sens. — Voir les Débats de Grey.
■ Guillaume à Heinsius, 20 (30) juillet 1693.
• Guillaume à Portland, 51 (31) juillet 1693,
l'intention d'attaquer Liège, le rejoignirent à marches forcées. Trois semaines après sa défaite, il passa une revue à quelques milles de Bruxelles. Le nombre d'hommes sous les armes était plus grand que dans la matinée de la sanglante journée de Landen. Ils avaient la tournure martiale, et leur ardeur ne semblait point affaiblie. Guillaume écrivit alors à Heinsius que le plus fort de l'épreuve était passé. « La crise, lui dit-il, a été terrible ; mais grâce à Dieu, elle est finie ! » Toutefois, il ne jugea pas prudent de tenter à ce moment le sort d'une nouvelle bataille rangée. Il laissa donc les Français assiéger et prendre Charleroi, et ce fut là le seul avantage qu'ils retirèrent de la plus sanglante bataille qui se soit livrée en Europe dans le cours du dix-septième siècle.
Dispersion de la flotte de Smyrne.
La triste nouvelle de la défaite de Landen trouva l'Angleterre agitée par une nouvelle non moins triste qu'elle venait de recevoir d'un autre endroit. Pendant longtemps la guerre avait presque entièrement interrompu le commerce avec la Méditerranée. Un vaisseau marchand parti de Londres ou d'Amsterdam ne pouvait espérer, s'il n'était pas protégé, d'atteindre les Colonnes d'Hercule sans être abordé par un corsaire français, et la protection des bâtiments armés ne s'obtenait pas aisément. Dans le courant de l'année 1692, des flottes considérables richement chargées, à destination des marchés d'Espagne, d'Italie et de Turquie, s'étaient rassemblées dans la Tamise et au Texel. En février 1693, près de quatre cents vaisseaux étaient prêts à partir. La valeur des cargaisons était estimée, à plusieurs millions sterling. Ces galions, qui avaient fait si longtemps l'orgueil et l'envie du monde, n'avaient jamais transporté un chargement aussi précieux des Indes occidentales à Séville. Le gouvernement anglais entreprit, de concert avec le gouvernement hollandais, d'escorter les vaisseaux qui contenaient cette masse de richesses. De son côté, le gouvernement français se proposa de les intercepter.
D'après le plan des alliés, soixante-dix vaisseaux de ligne et environ trente frégates et brigantins devaient se réunir dans la Manche sous le commandement de Killegrew et Délavai, les deux nouveaux Lords de l'Amirauté, et convoyer la Hotte de Smyrne, ainsi qu'on l'appelait dans le peuple, jus-