CHAPITRE II
qu'à ce qu'il n'y eut plus de danger pour elle de rencontrer l'escadre de Brest. La plus grande partie de l'armement devait alors s'en retourner pour garder la Manche, tandis que Rooke, avec vingt voiles, accompagnerait les bâtiments de commerce et les protégerait contre l'escadre de Toulon. Quant au gouvernement français, son plan consistait à concentrer dans le voisinage du détroit de Gibraltar l'escadre de Brest, sous les ordres de Tourville, et celle de Toulon, que commandait d'Eslrées, et là les deux escadres réunies devaient attendre leur proie.
Lequel de ces deux plans était le mieux conçu? La réponse peut sembler douteuse. Mais lequel fut le mieux exécuté? Ceci ne fait pas l'ombre d'un doute. La (lotte française, dans la Méditerranée comme dans l'Atlantique, obéissait à une volonté unique. La flotte d'Angleterre, au contraire, et celle des Provinces-Unies, étaient soumises à des autorités différentes, et dans les Provinces-Unies de même qu'en Angleterre, le pouvoir était divisé et subdivisé à tel point que la responsabilité se partageait et ne pesait point sur un seul individu d'une manière sérieuse. Le printemps arriva. Les marchands firent entendre des plaintes fort vives. Ces retards, disaient-ils, leur avaient déjà fait subir plus de pertes qu'ils n'espéraient pouvoir réaliser de bénéfices par le plus heureux voyage. Et encore les vaisseaux de guerre n'avaient pas la moitié de leurs équipages et de leurs approvisionnements. L'escadre d'Amsterdam n'arriva sur nos côtes que sur la fin d'avril; celle de la Zelande que vers le milieu de mai L On était au mois de juin lorsque cette immense flotte, composée de près de cinq cents voiles, perdit de vue les falaises d'Angleterre.
Tourville était déjà en mer et cinglait vers le sud. Mais telle fut la négligence ou le malheur de Délavai et de Killegrew, qu'ils n'eurent aucun avis de ses mouvements. D'abord ils prirent pour certain qu'il était encore à l'ancre dans le port de Brest. Puis il leur vint la rumeur qu'on avait vu dans la direction du nord quelques vaisseaux, et ils supposèrent que Tourville avait profité de leur absence pour menacer la côte du Devonshire. Il ne semble pas leur être venu à la pensée un seul instant qu'il pouvait avoir effectué une jonction avec l'escadre de Toulon et attendre impatiemment sa proie dans le voisi-
' Gazelle de Londres, Vi avril, 15 mai 1693.
nage de Gibraltar. En conséquence, le 6 juin, après avoir escorté la flotte de Smyrne environ deux cents milles au delà d'Ouessant, ils annoncèrent l'intention de se séparer de Rooke. Rooke les supplia de n'en rien faire, mais ce fut en vain. Force lui fut de se soumettre et de continuer sa roule avec ses vingt vaisseaux de guerre vers la Méditerranée, tandis que ses supérieurs, avec le reste de l'armement, s'en retournaient dans la Manche.
A ce moment, on savait en Angleterre que Tourville était sorti de Brest et qu'il hâtait sa marche pour rejoindre d'Estrées. Aussi le retour de Killegrew et de Délavai excita-t-il dans le pays de vives alarmes. Un vaisseau fin voilier fut aussitôt expédié pour avertir Rooke de son danger, mais cet avertissement ne lui parvint jamais. Il filait vent arrière vers le cap Saint-Vincent, et c'est là qu'il apprit que des vaisseaux français se trouvaient près de lui dans la baie de Lagos. Les premières informations qu'il recueillit le portèrent à croire qu'il n'avait affaire qu'à un petit nombre de vaisseaux ennemis ; et, en elïet, les Français avaient si adroitement dissimulé leur force, que Rooke arriva sur eux sans se douter qu'il était en présence de toute la force maritime d'un grand royaume. Lutter contre un nombre quadruple eût été de sa part une folie. C'était beaucoup s'il parvenait à sauver son escadre d'une destruction complète, et il déploya dans ce but toute son habileté. Deux ou trois vaisseaux de guerre hollandais, qui étaient à L'arrière-garde, se sacrifièrent courageusement pour sauver la flotte. Avec le reste de l'armement et environ soixante vaisseaux marchands, Rooke arriva en sûreté à Madère, et de là à Cork. Mais plus de trois cents des vaisseaux qu'il avait escortés furent dispersés sur l'Océan et se réfugièrent en Irlande, à la Corogne, à Lisbonne ou à Cadix; le reste fut capturé ou détruit. Un petit nombre, qui avaient trouvé un abri et que l'ennemi avail poursuivis sous le rocher de Gibraltar, furent coulés à fond quand on vit qu'il n'était pas possible de les défendre. D'autres périrent de la même manière sous les batteries de lialaga. Le gain des Français ne parait pas avoir été considérable; mais la perte de l'Angleterre et de la Hollande fut immense '.
1 Durchelt, Mémoire sur les opérations maritimes; Uuruet, II, 114, 115,