CHAPITRE II
du gouvernement. Après une lutte, on s'assura de sa personne. On fit une perquisition dans sa chambre, et d'abord ou ne trouva aucune preuve de son crime, mais en cherchant on découvrit derrière le lit une porte qui ouvrait dans un cabinet, noir. Ce cabinet renfermait une presse, des caractères et des monceaux de brochures fraîchement imprimées. Une de ces brochures ayant pour titre : Remarques sur la confédération actuelle et la dernière révolution, est peut-être ce que les pamphlétaires jacobites ont écrit de plus violent. Dans ce libelle, on accuse gravement le prince d'Orange d'avoir fait brûler vifs cinquante de ses soldats anglais blessés. Le principe dominant de toute sa conduite, y est-il dit, ce n'est ni l'orgueil, ni l'ambition, ni l'avarice, mais une haine mortelle pour tout ce qui est anglais et le désir de rendre la nation misérable. L'auteur adjure avec force le pays, sous peine d'encourir les jugements les plus sévères, de se lever et de se débarrasser de ce tléau, de cette malédiction, de ce tyran dont la dépravation morale est telle qu'on a peine à croire qu'il ait pu être produit par un couple humain. Ou trouva aussi de nombreux exemplaires d'un autre libelle moins odieux peut-être, mais plus dangereux et intitulé : Une conquête française nest ni désirable ni praticable. Dans ce factum on exhorte aussi le peuple à l'insurrection. On lui assure qu'une grande partie de l'armée est avec lui. Les forces du prince d'Orange s'évanouiront; il sera trop heureux de s'échapper. Enfin, l'auteur exprime ironiquement l'espoir charitable qu'on ne se trouvera pas dans la nécessité de lui faire d'autre mal que de le renvoyer à Loo, où il pourra vivre entouré du faste que les Anglais ont payé si cher.
Le gouvernement, provoqué et alarmé en même temps par la virulence des pamphlétaires jacobites, résolut de faire d'Anderton un exemple. Il fut poursuivi pour crime de haute trahison et traduit à la barre d'Old-Bailey. Treby, alors président des Plaids-Communs, et Powell qui s'était distingué et honoré lors du fameux procès des Evêques, siégeaient au banc des juges. Malheureusement il n'est parvenu jusqu'à nous aucun compte-rendu détaillé du procès, et nous sommes forcés de nous contenter des lambeaux d'informations que l'on peut recueillir dans les récits contradictoires d'écrivains évidemment dépourvus d'impartialité, de modéra-
lion et de probité morale. L'acte d'accusation, toutefois , existe encore, et les actes qu'il impute au prisonnier équivalent incontestablement au crime de haute trahison '. Exhorter les sujets d'un royaume à se soulever et à déposer par la force leur souverain, ajouter à cela, d'une manière ironique évidemment, qu'on espère ne pas se trouver dans la nécessité de lui infliger d'autre peine que le bannissement, c'est là, assurément, un délit qui, aux yeux du légiste le moins expérimenté, tombe sous l'application du statut d'Edouard III. A vrai dire, il ne paraît pas qu'il y ait jamais eu de discussion sur ce point, soit dans le cours du procès, soit après.
Le prisonnier déclara qu'il n'avait point imprimé les libelles en question. A cet égard, il nous semble raisonnable, puisque les preuves ne sont pas venues jusqu'à nous, de nous en rapporter aux juges et au jury qui entendirent les témoins.
Un argument qu'avaient fourni à Anderton ses conseillers et que les pasquinades jacobites du temps représentaient comme irrésistible, consistait à dire que l'art de l'imprimerie étant inconnu sous le règne d'Edouard III, un délit de presse ne pouvait être qualifié de crime de haute trahison, par un statut promulgué sous ce règne. Les juges firent bon marché de cet argument, et ils curent raison, car autant vaudrait dire qu'il n'y aurait point crime de haute trahison à trancher la tête à un roi avec une guillotine ou à le fusiller avec une carabine Minié.
Ou disait encore en faveur d'Anderton , et cet argument méritait considération, qu'il fallait faire une distinction entre l'auteur d'un libelle tombant sous la qualification de crime de haute trahison et l'homme qui n'avait fait que l'imprimer. Le premier ne pouvait alléguer qu'il n'avait point compris le sens des mots qu'il avait choisis lui-même. Mais pour le dernier, il était possible que ces mots ne présentassent aucune idée. Les métaphores, les allusions, les sarcasmes pouvaient dépasser la portée de son intelligence, et tandis que les mains étaient occupées à arranger dos caractères, les
' Il esi étrange que l'acte d'accusation n'ait pas été imprimé dans les Procès d'Étal de Howell. La copie que j'ai sous les yeux avait été faile pour sir James Mackintosh,