CHAPITRE I
sidérait son honneur comme attaché à l'honneur de la forteresse vierge. Les Français, il est vrai, n'abusèrent pas de leur victoire. Aucun outrage ne fut commis; les privilèges de la municipalité furent respectés; les magistrats ne furent pas changés. Cependant le peuple ne put voir un conquérant entrer dans leur château jusqu'alors exempt d'un pareil affront, sans verser des larmes de rage et de honte. Il n'y eut pas jusqu'aux carmes, ces moines aux pieds nus, qui avaient renoncé à tous les plaisirs, à tous les biens de ce monde, à toute société, à toutes les affections domestiques, dont tous les jours étaient consacrés au jeûne, qui passaient des mois entiers sans prononcer une parole, iln'y eut pas jusqu'à ces carmes, disons- :i: s, qui ne fussent étrangement émus. Ce fut en vain que Louis essaya de les calmer par des marques de respect et par ses libéralités. Ils ne pouvaient rencontrer un uniforme français sans détourner la tête d'un air qui montrait qu'une vie de prière, d'abstinence et de silence avait laissé chez eux encore un sentiment terrestre qui n'était pas dompté '.
Ce fut peut-être le moment où Louis se montra le plus superbe. Il avait accompli le dernier et le plus brillant exploit militaire de sa vie. Ses^ennem.isjCQalisés, Anglais^Hollandais et Allemands, avaient, malgré eux, rehaussé son triomphe, et avaient été les témoins de cette gloire qui les désespérait. Son exaltation ne connut plus de bornes. Les inscriptions gravées sur les médailles qu'il fit' frapper en commémoration de ses succès, les lettres qu'il adressa aux prélats de son royaume pour leur ordonner de chanter un TeDeum, étaient arrogantes et sarcastiques. Son peuple, un peuple qui ne compte pas au nombre de ses belles et nombreuses qualités la modération dans la prospérité, sembla pendant quelque temps enivré d'orgueil. Boileau lui-même, entraîné par l'enthousiasme général, oublia le bon sens et le bon goût auxquels il devait sa réputation. Il se crut poète lyrique, et donna cours à ses sentiments dans cent soixante vers de froid pathos sur Alcide, Mars, Bacchus, Cérès, la lyre d'Orphée, les chênes de Thrace et les nymphes du Permesse. Il se demanda si Namur n'avait pas été, comme Troie,
' Saint-Simon, Mémoires.
bâtie par Apollon et Neptune. Il se demanda quel pouvoir avait été capable de subjuguer une ville plus forte que celle dont les Grecs avaient fait le siège pendant dix ans, et il se répondit à lui-même qu'un pareil miracle n'avait pu être opéré que par Jupiter ou par Louis. Le panache de Louis était l'étoile polaire de la victoire. Tout devait céder à Louis, princes, peuples, vents et Ilots. Le poète, en terminant, s'adressait aux ennemis ligués contre la France, et les invitait d'un ton railleur à reporter chez eux la nouvelle que Nanmr avait été prise sous leurs yeux. Bien des mois ne s'étaient pas écoulés avant que le monarque superbe et le poëte emphatique eussent appris qu'il est prudent aussi bien que gracieux de se montrer modeste à l'heure de la victoire.
Louis retourné à Versailles.
Au milieu même de sa prospérité, Louis avait éprouvé une mortification. Tandis qu'il était devant Nainur, il entendit au loin, dans le camp des alliés, des bruits de réjouissances. A trois détonations de cent quarante pièces de canon, répondirent trois salves de soixante mille fusils. On ne tarda pas à savoir que ces manifestations avaient lieu en honneur de la bataille de La Hogue. Le roi de France s'eU'orça de paraître calme. « Voilà bien du bruit, » dit-il, « pour quelques vaisseaux brûlés. » En réalité il fut fort vexé, d'autant plus que le bruit s'était répandu dans les Pays-Bas qu'il y avait eu un engagement sur mer et que sa Hotte avait été victorieuse. Mais le brillant succès des opérations qui étaient sous sa direction personnelle et immédiate lui rendit bientôt sa bonne humeur. Le siège terminé, il laissa Luxembourg à la tète de L'armée et retourna à Versailles. L'infortuné Tourville s'y présenta, et y fut gracieusement reçu. Dès qu'il parut dans le cercle, le roi l'accueillit en lui disant à haute voix : « Je suis parfaitement content de vous et de mes matelots. Nous avons été battus, c'est vrai ; mais votre honneur et celui de la nation sont intacts '. »
Quoique Louis eût quitté les Pays-Bas, les yeux de l'Europe entière restaient toujours fixés sur ces contrées. Les
' London Gaxetle, 30 mai 1695; Saint-Simon, Mémoires; Journal de Vawjtau; Boy er, llistuiy of William 111.