CHAPITRE IL
î Louis sentait que les efforts de la dernière campagne avaient épuisé les forces de la France. Lors même que le blé et le vin auraient donné une récolte abondante, elle n'aurait pas été capable de faire en 1694 ce qu'elle avait fait en 1693, et il lui était complètement impossible , dans ce moment d'extrême détresse, de mettre de nouveau en campagne des armées supérieures sur tous les points à celles de la coalition. Il ne fallait pas s'attendre à de nouvelles conquêtes. Ce serait beaucoup si le pays, harassé et épuisé comme il l'était, assiégé d'ennemis de tous les côtés, poursuivait sans revers une guerre de défensive. Un politique de l'habileté du roi de France devait comprendre qu'il y aurait pour lui avantage à traiter avec les alliés, tandis qu'ils étaient encore sous l'impression des gigantesques efforts que son royaume venait de faire et avant que l'affaiblissement qui résultait de ces mêmes efforts frappât leurs yeux.
Depuis longtemps il était en communication par divers intermédiaires avec quelques membres de la coalition et essayait de les amener à se séparer du reste. Mais il n'avait pas encore fait d'ouverture tendant à une pacification gêné raie, car il savait qu'il ne pourrait y avoir de pacification générale qu'à la condition pour lui d'abandonner la cause de Jacques et de reconnaître pour roi et reine d'Angleterre le prince et la princesse d'Orange. C'était là, en ellet, le pivot sur lequel tournaient toutes les négociations. Ce que l'on ferait de ces grandes forteresses dont Louis s'était injustement emparé et qu'il avait réunies à ses Etats en temps de paix, Luxembourg qui dominait la Moselle et Strasbourg le Haut-Rhin, ce que l'on ferait des places qu'il avait récemment conquises pendant la guerre, Philippsbourg, Mons, Namur, Huy, Charleroy ; quelle barrière on donnerait aux Etats-Généraux ; à quelles conditions la Lorraine serait rendue à ses ducs héréditaires ; ces questions ne manquaient assurément pas d'importance. Mais la question qui dominait toutes les autres était de savoir si l'Angleterre serait, comme elle l'avait été sous Jacques , une dépendance de la France, ou, comme elle l'était sous Guillaume et Marie, une puissance de premier ordre. Si Louis désirait sincèrement
décembre 1693; Dangeau, 5, 27 septembre, 21 octobre, il novembre; le Prix 4e l'abdication, 1693.
la paix, il fallait qu'il se résignât à reconnaître les souverains qu'il avait si longtemps qualifiés d'usurpateurs. Or pourrait-il se résigner à les reconnaître? Sa superstition, son orgueil, sa pitié pour les malheureux exilés qui languissaient à Saint-Germain, l'antipathie personnelle qu'il professait pour l'infatigable et indomptable adversaire qui, depuis vingt ans, traversait constamment ses desseins, le lui défendaient, mais ses intérêts et ceux de son peuple lui en faisaient un devoir. Il aurait dû comprendre qu'il n'était pas en son pouvoir de subjuguer les Anglais, qu'il fallait leur laisser le choix de leur gouvernement, et que puisqu'il devait leur céder un jour, mieux valait le faire promptement. Mais il ne put se résoudre sitôt à une démarche qui lui était si désagréable. Toutefois, il ouvrit une négociation avec les États-Généraux, par l'intermédiaire de la Suède et du Danemark, et envoya un agent dépositaire de ses pensées pour conférer secrètement à Bruxelles avec Dykvelt, qui possédait toute la confiance de Guillaume. Dans cette entrevue, on discuta fort au long des points d'importance secondaire, mais la question principale resta sans solution. Dans ses conversations particulières, l'agent français se servit d'expressions qui impliquèrent évidemment que le gouvernement représenté par lui était disposé à reconnaître Guillaume et Marie, mais on ne put obtenir aucune assurance formelle à cet égard. Juste dans le même moment, le roi de France informait les alliés qu'il faisait tous ses efforts pour amener le gouvernement français à ne point faire du rétablissement de Jacques une condition indispensable de la paix, mais il ne disait pas que ses efforts eussent été couronnés de succès. De son côté D'Avaux, alors ambassadeur de France à Stockholm, informa le roi de Suède que, la dignité de toutes les tètes couronne s ayant été outragée dans la personne de Jacques, le roi très-chrétien avait la confiance que non-seulement les puissances neutres, mais encore l'empereur, chercheraient quelque expédient capable de faire disparaître un si grave motif de querelle. L'expédient qu'indiquait D'Avaux était, sans doute, que Jacques renonçât à ses droits, que le prince de Galles fût envoyé en Angleterre, élevé dans le protestantisme, adopté par Guillaume et Marie, et reconnu pour leur héritier. Guillaume n'aurait probable-