‹ Histoire du règne de Guillaume III (volume 2)Chapitre 81 sur 246 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

être inquiété. Sunderland s'enfuit donc en Hollande, déguisé, dit-on, en femme, et lady Sunderland l'accompagna. Il se crut en sûreté à Rotterdam, ville dévouée à la maison d'Orange. Mais les magistrats n'étaient pas dans les secrets du prince. Des Anglais officieux leur persuadèrent que Son Altesse serait enchantée d'apprendre l'arrestation de ce chien de papiste, de ce Judas dont toute la ville de Londres attendait impatiemment l'apparition à Tower-Hill. Sunderland fut jeté en prison ety resta jusqu'à ce que l'ordre de le relâcher arrivât de Whitehall. Il se rendit alors à Amsterdam, et y changea de nouveau de religion. Sa seconde apostasie édifia sa femme autant que la première avait édifié le roi son maître. La comtesse écrivit à ses pieux amis d'Angleterre qu'enfin le cœur de son pauvre cher lord avait été réellement touché par la grâce divine, et qu'en dépit de toutes ses afflictions, elle était consolée par la vue d'une conversion aussi sincère. Mais, sans manquer à la charité chrétienne, on peut soupçonner que c'était toujours là le même Sunderland, au cœur faux et endurci, qui, quelques mois auparavant, avait fait frémir Bonrepeaux en niant devant lui l'existence de Dieu, et qui avait, en même temps, gagné le cœur de Jacques en affectant de croire à la Transsubstantiation. Presque aussitôt, le banni publia une apologie de sa conduite. En l'examinant bien, cette apologie se réduit à cet aveu, qu'il avait commis une certaine série de crimes pour s'emparer de la faveur de Jacques, et qu'il avait commis une autre série de crimes pour éviter d'être enveloppé dans la ruine de ce prince. L'auteur concluait en annonçant l'intention de passer le reste de ses jours dans la pénitence et dans la prière. Il ne tarda pas, en effet, à se retirer d'Amsterdam à Utrecht, où il se fit remarquer par sa dévotion et son assiduité aux sermons des ministres huguenots. A en croire ses lettres et celles de sa femme, il en avait fini pour toujours avec l'ambition. Il soupirait, il est vrai, après la fin de son exil, mais ce n'était point pour rechercher et dispenser de nouveau les faveurs de la fortune, ce n'était point pour voir encore la foule des solliciteurs inonder chaque jour son antichambre, c'était pour revoir le gazon , les arbres et les tableaux de famille de sa maison de campagne. Son seul désir était qu'on lui permît de finir à Althorp sa vie agitée, et il consentait à ce qu'on fit

tomber sa tête s'il franchissait jamais l'enceinte de son parc '.

Tant que la Chambre des Communes qui avait été élue pendant la vacance du trône fut activement engagée dans son œuvre de proscription, Sunderland n'osa point se montrer en Angleterre. Mais lorsque cetie assemblée eut cessé d'exister, il se crut en sûreté. Il retourna dans sa patrie quelques jours après le dépôt de l'Acte de Grâce sur le bureau de la Chambre des Lords. Il était nominativement exclu du bénéfice de cet acte, mais il savait bien qu'il n'avait rien à craindre. Il se rendit en secret à Kensington, fut admis dans le cabinet du roi, eut une audience qui dura deux heures, puis se retira dans sa maison de campagne *.

Pendant longtemps il mena une vie retirée et évita de résider à Londres. Une seule fois, dans le printemps de 1691, au grand étonnement du public, il se montra au cercle de la cour et reçut un accueil gracieux 3. Il semble qu'il ait craint, à sa réapparition dans le Parlement, de recevoir quelque affront signalé. Il se glissa donc fort prudemment à Westminster, dans la morte saison de l'année, un jour que les Chambres s'ajournaient par ordre du roi et qu'elles se réunissaient simplement pour s'ajourner de nouveau. Sunderland eut juste le temps de se présenter, de prêter serment, de signer la déclaration contre la Transsubstantiation et de reprendre son siège. Parmi le petit nombre de pairs présents à la séance, aucun n'eut l'occasion de faire une seule observation 4. Ce ne fut qu'en 1692 qu'il commença à assister régulièrement aux séances. Il resta silencieux, mais il l'avait toujours été dans les grandes assemblées, alors même qu'il était à l'apogée de son pouvoir. Il ne possédait point les talents de l'orateur, mais dans l'art de la causerie, il n'avait point de rival. Son tact, sa rapidité à saisir les faibles des individus, ses manières caressantes, sa puissance d'insinuation et par-dessus tout son apparente franchise, tout cela se le rendait irrésistible dans les conversations de l'intimité. C'est au moyen de ces qualités qu'il avait gouverné

' Voir la célèbre Narration de Sunderland, qui a été souvent imprimée, et les lettres de sa femme, qui se trouvent parmi les documents de Siduey, et qu'a publiées feu M. Blencowe.

' Van Citlers, 6 (16) mai 1690.

1 Evelyo,î4 avril I09i.

4 Journal des Lords, 28 avril 169û.

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