CHAPITRE II
Jacques et que maintenant il aspirait à gouverner Guillaume. Gouverner Guillaume n'était pas, il est vrai, chose facile. Mais Sunderland réussit à capter ses bonnes grâces et à prendre sur lui une mesure d'influence qui excita une profonde surprise et même quelque indignation. Le fait est qu'il n'y avait guère d'esprit assez fortement trempé pour résister aux séductions de sa causerie et de ses manières. Nous sommes naturellement portés à croire à la reconnaissance et à l'attachement même des personnes les moins honorables que nous avons comblées de bienfaits. Il ne faut donc pas trop nous étonner que le plus adroit de tous les flatteurs ait été écouté avec bienveillance, lorsque avec tous les signes extérieurs d'une vive émotion, il implora la permission de consacrer toutes ses facultés au service du généreux protecteur auquel il devait tout, ses biens, sa liberté, sa vie. Il n'est pQint nécessaire toutefois de supposer que le roi fut trompé. Il peut avoir pensé, et avec raison, que s'il y avait peu de fond à faire sur les protestations de Sunderland, on pouvait en faire beaucoup sur la situation de Sunderland, et il faut reconnaître que Sunderland se montra, en somme, plus fidèle à Guillaume que des gens beaucoup moins dépravés que lui. Il fit faire, il est vrai, dans un profond secret, de timides ouvertures à Jacques, pour se réconcilier avec ce prince. Mais on peut affirmer hardiment que lors même que ces ouvertures auraient été gracieusement accueillies, et il paraît au contraire qu'elles furent accueillies d'une manière fort disgracieuse, Sunderland, cet homme deux fois renégat, n'aurait jamais rendu de service réel à la cause jacobite. Il savait bien qu'il avait commis un crime qui, à Saint-Germain, devait être considéré comme sans rémission possible. 11 n'avait pas seulement à se reprocher un acte de trahison et d'ingratitude. Marlborough avait été comme lui, ingrat et traître, et on lui avait pardonné. Mais Marlborough n'avait point poussé l'odieux de l'hypocrisie jusqu'à feindre une conversion. Marlborough n'avait point fait semblant d'être convaincu par les arguments des Jésuites, d'être touché par la grâce divine, de soupirer après son admission dans le giron de la véritable Eglise. Marlborough n'avait point, au temps de la toute-puissance du papisme, fait le signe de la croix, ne s'était point confessé, ne s'était
point soumis à des pénitences, n'avait point communié sous une seule espèce, et dès que la fortune avait tourné, il n'avait point apostasie de nouveau et proclamé à la face du monde que lorsqu'il s'agenouillait dans le confessionnal et recevait l'hostie, il ne faisait que se moquer du roi et des prêtres. Le crime de Sunderland était de ceux que Jacques ne pouvait pardonner, et un crime que Jacques ne pouvait pardonner était dans un sens un titre de recommandation auprès de Guillaume. La Cour, disons mieux, le Conseil était plein de gens qui pouvaient encore se flatter de prospérer, si le roi venait à être rétabli sur son trône. Mais Sunderland ne s'était point laissé de retraite. Il avait brûlé ses vaisseaux. Il avait tellement trompé l'un des deux partis, que c'était pour lui une nécessité d'être fidèle à l'autre. On ne pouvait douter qu'au bout du compte Sunderland ne se montrât fidèle au gouvernement qui le protégeait alors, et du moment qu'il lui était fidèle, il ne pouvait que lui être utile. Sous certains rapports, Sunderland était éminemment propre à servir à cette époque de conseiller à la Couronne. Il avait précisément les talents et les connaissances qui manquaient à Guillaume. Ces deux personnages réunis devaient faire un homme d'Etat accompli. Le maître était capable de concevoir et d'exécuter de vastes desseins, mais négligeait ces artifices secondaires où le serviteur excellait. Le maitre voyait plus loin que les autres hommes, mais ce qui était près, nul ne le voyait aussi clairement que le serviteur. Le maître, quoique profondément versé dans la politique de la grande famille des nations, ne connut jamais parfaitement les affaires de son propre royaume. Le serviteur, au contraire, possédait à fond le caractère et l'organisation des partis en Angleterre, ainsi «pie le fort et le faible du caractère de tous les Anglais qui marquaient sur la scène politique.
Au commencement de 1693, le bruit courut que Guillaume consultait Sunderland sur toutes les questions relatives à l'administration intérieure du royaume, et ce bruit acquit une nouvelle consistance quand on sut que ce dernier était arrivé à Londres dans l'automne qui précéda l'ouverture du Parlement, et qu'il s'était établi, dans un vaste hôtel, près de Wliiteliall. Les politiques île calé affirmaient qu'il allait être nommé à quelque grand emploi. Jusqu'à présent, toute-