CHAPITRE II
raeur et sa politique parfaite ne lui faisaient jamais défaut. Ses gestes, ses regards, son timbre de voix, exprimaient la bienveillance. Son aménité était d'autant plus remarquable qu'il avait reçu de la nature une de ces constitutions qu'on trouve généralement unie à un esprit chagrin et irritable. Sa vie ne fut qu'une longue maladie. Il avait une faiblesse de nerfs, le teint livide, la figure couverte de rides prématurées. Et cependant ses ennemis ne purent lui reprocher de s'être laissé emporter une seule fois, dans le cours d'une vie publique, longue et orageuse, même par une provocation soudaine, à des violences de langage incompatibles avec la dignité douce de son caractère; leur seule ressource fut de prétendre que son naturel était loin d'être aussi aimable qu'on le croyait dans le monde, qu'il était en réalité enclin à la colère, et que parfois, alors que sa voix était calme et ses paroles bienveillantes et pleines de courtoisie, sa frêle organisation était presque bouleversée par une émotion contenue. On pensera peutêtre comme nous que ce reproche équivaut au plus beau des éloges.
Si l'on en croit les hommes les plus éminents de celte époque, il n'y avait presque point de sujet que Somers ne pût traiter d'une manière instructive et agréable. Il n'avait jamais voyagé, et, dans le siècle où il vivait, un Anglais qui n'avait point voyagé était en général regardé comme incompétent pour exprimer une opinion sur les œuvres d'art. Cependant les connaisseurs familiers avec les chefs-d'œuvre du Vatican et de la galerie Florentine accordaient à Somers
reine, parle de Somers comme d'un homme de grands talents, dont la franchise était telle en causant qu'il semblait mettre à nu le fond de son cœur. Dans ses « Mémoires relatifs au changement du dernier ministère de la Reine, » Swift dit que Somers n'avait dans sa conversation qu'un seul défaut désagréable, sa moi gue formaliste. Il n'est pas très-facile de comprendre comment le même homme peut être le plus ouvert des compagnons, et cependant pécher par morgue formaliste. Pourtant il peut se faire qu'il y ait du vrai dans ces deux portraits. Swift, on le sait, aimait à prendre des libertés grossières avec les personnages d'un rang élevé, et s'imaginait, par là, faire preuve d'indépendance. Il a été justement blâmé de ce défaut par ses deux illustres biographes, qui tous deux étaient d'un esprit au moins aus-:i indépendant que le sien, Samuel Johnson et Walter Scott. Je soupçonne qu'il voulut prendre avec Somers quelque familiarité inconvenante, et que Somers, pour ne point s'exposer à ses impertinences, et aussi pour ne pas être obligé de le remettre à sa place, eut recours, pour se défendre, à une politesse cérémonieuse dont il n'eût jamais senti le besoin visà-vis de Locke et d'Addison.
un goût exquis en peinture et en sculpture. La philologie était une de ses passions favorites. Il avait embrassé dans ses études le vaste champ de la littérature ancienne et moderne. Le génie et la science trouvaient en lui un patron libéral, mais d'un goût sévère. C'est à Somers que Locke dut son opulence. C'est par Somers qu'Addison fut tiré de la cellule d'un collège et mis en lumière. Dans des contrées éloignées, le nom de Somers était prononcé avec respect et reconnaissance par des savants et des poètes illustres qui n'avaient jamais vu ses traits. Il fut le bienfaiteur de Leclerc et l'ami de Filicajà. Jamais les dissentiments politiques ou religieux ne l'empêchèrent d'étendre sur le mérite sa puissante protection. Hicker, le plus violent et le plus intolérant des Non-Jureurs, obtint par le crédit de Somers la permission d'étudier en liberté et sans être inquiété les antiquités teutoniques. C'est encore le patronage éclairé et libéral de Somers qui éleva un rigide catholique romain, Vertue, du sein de l'obscurité et de la misère, au premier rang des graveurs de l'époque.
La générosité avec laquelle Somers traita ses adversaires était d'autant plus honorable qu'il ne varia jamais dans ses principes politiques. Depuis le commencement jusqu'à la tin de sa vie publique, il resta fermement attaché au parti whig. Quand son parti fut au pouvoir, il éleva toujours la voix contre les mesures violentes et portant un caractère de vengeance, mais il n'abandonna jamais ses amis, même lorsque le mépris coupable qu'ils avaient fait de ses conseils les avait amenés au bord du précipice.
Ses détracteurs eux-mêmes ne mettaient point en doute la puissance de son intelligence et ses grands talents. Les Tories, qui lui étaient les plus hostiles, étaient forcés d'avouer avec un embarras et une mauvaise grâce qui rehaussaient encore la valeur de ces éloges, que Somers possédait toutes les qualités intellectuelles d'un grand homme et qu'il était le seul, parmi ses contemporains, en qui l'éloquence brillante et l'esprit se trouvassent associés à la prudence calme et ferme qui assure le succès dans la vie. Un fait remarquable, c'est que dans le plus violent des nombreux libelles qui furent publiés contre lui, on l'attaquait sous le nom de Cicéron. Comme on ne pouvait mettre en question sa capacité, on