CHAPITRE II
l'accusait d'irréligion et d'immoralité. Les vicaires de campagne et les hobereaux, chasseurs de renard, affirmaient qu'il était hétérodoxe; mais en quoi consistait et jusqu'où s'étendait cette hétérodoxie, les opinions à cet égard variaient à l'infini. Il semble avoir appartenu au parti des Low Churchmen de l'école de Tillotson, qu'il aima et honora toujours, et, comme Tillotson, il fut traité par les bigots de presbytérien, d'arien, de socinien, de déiste et d'athée.
La malveillance n'épargna pas la vie privée de ce grand homme et de ce grand magistrat. On débitait sur son libertinage des contes qui allèrent toujours en grossissant, jusqu'à ce qu'ils devinssent trop absurdes pour la crédulité même de l'esprit de parti. Il était depuis longtemps déjà condamné à la flanelle et au bouillon de poulet, lorsqu'une misérable courtisane, qui probablement ne l'avait jamais vu que dans les loges au théâtre, où elle exerçait sa profession aux étages inférieurs et sous le masque, publia contre lui une satire où elle le représentait comme possesseur d'un harem plus magnifique que celui du Grand Turc. Peut-être, toutefois, y a-t-il quelque chose de vrai au milieu de cette masse de fables qu'on a accumulées sur son compte, et l'on est fondé à croire que cette sagesse et cet empire sur luimême qui ne lui firent jamais défaut dans le Sénat, sur le siège du Juge, dans le Conseil des ministres, ou dans la société des beaux esprits, des savants ou des philosophes, ne furent pas toujours à l'épreuve des séductions féminines1.
' Les Apologies de Somers, comme les invectives lancées contre lui, sont innombrables. La meilleure manière de se former sur son compte un jugement exact serait peut-être de rassembler tout ce qu'ont dit de lui Swift et Addison. C'étaient les deux plus fins observateurs de leur siècle, et tous deux connaissaient bien Somers. Mais il faut remarquer que, jusqu'au moment où Swift se fit Tory, il ne cessa d'exalter Somers, non pas seulement comme le plus éclairé, mais encore comme le plus vertueux des hommes. Dans la dédicace du conte du Tonneau, on lit ces mots : « il n'y a point de vertu, soit dans la vie publique, soit dans la vie privée, que vos actions n'aient souvent produite sur la scène du monde. » Et ailleurs : « Je serais peiné que le brillant exemple des vertus de Votre Seigneurie fût perdu pour les yeux. des autres, dans leur intérêt comme dans le vôtre. Dans le discours sur les luttes et Dissensions d'Athènes et de Borne, Somers est Aristide le Juste. Après que Swift eut changé de parti, il représenta Someis comme un homme qui « possédait toute sorte d'excellentes qualités, excepté la Yertu. »
Un autre chef du parti whig était Charles Montagne. Lorsqu'il fut arrivé au faîte du pouvoir, des honneurs et de la richesse, ceux qui enviaient ses succès le traitaient fréquemment de parvenu. 11 peut sembler étrange qu'ils l'aient qualifié de ce nom, car, parmi les hommes d'État de son temps, fort peu pouvaient produire une généalogie comme la sienne. Il sortait d'une famille dont l'origine remontait à la conquête; il avait la chance de porter par succession un titre de comte, et, du côté paternel il était cousin de trois comtes. Mais il était le fils cadet d'un fils cadet et, depuis le temps de Shakspeare et de Raleigh, avant eux peut-être, on se servait de cette phrase en manière de proverbe pour désigner une personne que sa pauvreté destinait à la plus abjecte servitude, ou devait pousser aux aventures les plus désespérées.
Charles Montague fut destiné de bonne heure à l'Église et admis comme boursier à Westminster. Après s'être distingué dans cet établissement par son habileté dans la versification latine, il fut envoyé au collège de la Trinité, à Cambridge. A Cambridge, la philosophie de Descartes dominait encore dans les écoles, mais quelques esprits d'élite s'étaient séparés de Descartes et se préparaient aux leçons d'un maître plus illustre encore '. Au nombre des jeunes gens de grande espérance qui se faisaient gloire de s'asseoir au pied de la chaire de Newton, se faisait remarquer un étudiant à l'intelligence vive et souple, c'était Montague. Sous une telle direction, le jeune homme fit des progrès considérables dans les sciences exactes, mais la poésie était son étude favorite, et lorsque l'Université invitait ses enfants à célébrer des mariages et des funérailles royales, ses compositions étaient, en général, trouvées supérieures à celles de ses concurrents. Sa réputation franchit les murs de l'Université. Les beaux esprits de Londres, qui se réunissaient au café de Will, reconnurent en lui un jeune homme de talent, et la spirituelle parodie qu'il composa en collaboration avec son ami et condisciple Prior, sur « la Biche et la Panthère » de Dryden, fut accueillie par de vifs applaudissements.
A cette époque, toute l'ambition de Montague se tournait du côté de l'Eglise. Plus tard, lorsqu'il était Pair d'Angle-
1 Voir VAutobiographh de Whiston.