CHAPITRE II
(erre avec douze mille livres de rente, lorsque sa villa sur la Tamise passait pour la plus délicieuse de toutes les retraites des environs, lorsqu'il s'enivrait, disait-on, de Tokay des caves impériales, lorsqu'il mangeait des soupes faites de nids d'oiseaux, apportés de l'Océan Indien, et coûtant trois guinées la pièce, ses ennemis aimaient à lui rappeler qu'il y avait eu un temps où il avait eu peine à se faire, au moyen de sa plume, un maigre revenu de cinquante livres, où il avait été bien heureux de voir s'étaler sur sa table une côtelette de mouton avec un flacon d'ale venant des celliers du collège, où le porc de la dîme était le plus grand luxe qu'il osât espérer. La Révolution vint et changea toute sa destinée. Il obtint, par l'inlluence de Dorset, qui prenait un plaisir particulier à pousser les jeunes gens d'avenir, un siégé dans la Chambre des Communes. Toutefois, pendant quelques mois encore, l'homme de lettres nécessiteux hésita entre la politique et la théologie. Mais il ne tarda pas à s'apercevoir que, dans le nouvel ordre de choses, le succès était promis surtout aux talents parlementaires : il sentit que, sous ce rapport, il avait trouvé la voie pour laquelle la nature l'avait créé, et pendant quelques années sa vie fut une série de triomphe.
On peut dire de lui comme de plusieurs de ses contemporains, entre autre deMulgrave et de Sprat, que sa réputation a souffert de la folie de certains éditeurs, qui de nos jours encore, se sont obstinés à réimprimer ses vers parmi les œuvres des poètes anglais. Il n'y a point d'année, où l'on n'envoie à Oxford et à Cambridge, pour y disputer le prix Nevvdigate et la médaille du Chancelier, des centaines de vers aussi bons que ceux qu'il composa jamais. Son esprit était doué, il est vrai, d'une grande vivacité et d'une grande vigueur, mais non pas de cette sorte de vigueur et de vivacité qui produit des drames ou des odes, et c'est une extrême injustice que de mettre son Homme dlionneur et son Epître sur la bataille delà boyne sur le même niveau que le Cornus de Milton et le Banquet d' Alexandre de Dryden. D'autres hommes d'Etat, d'autres orateurs éminenls. ont fait aussi des vers qui ne valaient pas mieux que ceux de Montague; mais, heureusement pour eux, leurs compositions poétiques n'ont jamais été jugées dignes de figurer dans la collection de nos classiques nationaux.
Il a été longtemps de mode de représenter l'imagination sous la forme d'un aile, et d'appeler essor les heureux exercices de cette faculté de l'esprit. Tel poëte est un aigle, tel autre un cygne; un troisième se compare modestement à l'abeille. Aucun de ces types n'eût convenu à Montague. On peut comparer son génie à cette plume, qui, trop faible pour enlever l'autruche dans les airs, lui permet cependant, tout en restant sur la terre, de dépasser à la course le lévrier, le cheval et le dromadaire. Si l'homme que la nature a doué de ce genre de génie essaye de monter sur les hauteurs de l'invention, ses gauches et malheureux efforts l'exposent à la risée publique. Mais s'il se contente de rester dans la région terrestre des affaires, il verra que les facultés qui ne lui permettaient pas de s'élancer dans les sphères suoéneures lui permettront de distancer tous ses rivaux dans les sohères inférieures. Comme poëte, Montaguc ne s'est point élevé au-dessus du vulgaire. Mais dans la Chambre des Commune, qui devenait rapidement le premier pouvoir de l'Etat, et qui étendait son contrôle sur toutes les branches du pouvoir exécutif l'une après l'autre, le jeune aventurier obtint bientôt une place bien différente de celle qu'il occupe parmi les littérateurs. A trente ans, il eût donné avec empressement toutes ses chances dans la vie pour un presbytère confortable et uneécharpe de chapelain. A trentesept, il était premier Lord de la Trésorerie, Chancelier de l'Echiquier et régent du royaume, et cette élévation, il ne la devait en rien à la faveur, mais uniquement à l'incontestable supériorité de ses talents administratifs et oratoires.
L'habileté avec laquelle, au commencement de l'année 1692, il dirigea les conférences sur le bill pour régler les procès de trahison, le plaça tout d'abord au premier rang des orateurs parlementaires. Dans cette circonstance, il eut pour adversaires tous les Sénateurs blanchis dans la politique et renommés pour leur éloquence, Halifax, Rochester, Nottingham, Mulgrave, et il leur tint tète à tous avec avantage. Il obtint bientôt un siège à la Trésorerie, et là, Godolphin, cet homme à l'esprit si clair et si expérimenté, ne tarda pas à voir qu'il avait un maître dans son jeune collègue. Lorsque Somers eut quitté la Chambre des Communes, Montaguc n'y eut plus de rival. Sir Thomas Lillleton, qui passait