CHAPITRE II
autrefois pour l'orateur et l'homme d'affaires le plus habile du parti whig, servit volontiers sous un chef plus jeune. Aujourd'hui encore on peut reconnaître dans beaucoup de parties de notre système commercial et financier les marques de l'intelligence vigoureuse et de la hardiesse d'esprit de Montague. Ses ennemis les plus acharnés ne pouvaient contester que quelques-unes des mesures qu'il avait proposées avaient été on ne peut plus avantageuse à la nation. Mais on prétendait que ces mesures n'avaient pas été imaginées par lui. On le représentait dans une masse de pamphlets comme !e geai couvert de plumes d'emprunt. Il avait pris, disaiton, l'idée principale de chaleur de ses grandes combinaisons dans les écrits et dans la conversation de quelques ingénieux théoriciens. Ce reproche, à vrai dire, n'en était pas un. On ne peut guère s'attendre à rencontrer dans un même individu à la fois les talents nécessaires pour faire de nouvelles découvertes dans les sciences politiques, et les talents qui arrachent l'assentiment d'assemblées divisées et tumultueuses à de grandes réformes pratiques. Il n'est guère possible d'être à la fois un Adam Smith et un Pitt. C'est déià un assez grand mérite à un homme d'Etat, engagé dans la mêlée, de savoir appliquer les théories des autres, de discerner, dans une foule de plans, ceiui-là même que 1 on cherche et qui est praticable, de raccommoder à une situation urgente et à l'humeur populaire, de le proposer juste au moment où il a le plus de chances d'être favorablement accueilli, de le défendre avec succès contre ceux qui l'attaquent, enfin, de le mettre à exécution avec prudence et énergie. C'est là un éloge auquel nul homme d'Etat en Angleterre n'a plus de droit que Montague.
Ce qui prouve combien il se connaissait lui-même, c'est qu'à partir du moment où il commença à se distinguer dans la vie publique, il cessa de faire des vers. Il ne paraît pas qu'une fois devenu Lord de la Trésorerie, il ait jamais composé un distique, à l'exception de quelques vers bien tournés, adressés, sous forme de toasts, aux beautés whigs les plus renommées de son temps. Il préféra, et fit preuve en cela de sagesse, devoir à la poésie des autres une gloire que sa propre poésie ne lui avait jamais rapportée. Comme ses deux illustres amis, Dorset et Somers, il honora de sa proie.
lection la science et le génie. Sa munificence égalai! la leur, et, bien qu'il leur fût inférieur pour la délicatesse du goût, il réussit à associer d'une manière inséparable son nom à quelques noms qui dureront aussi longtemps que notre langue.
11 faut reconnaître cependant queMontague, avec d'admirables talents et des titres nombreux à la gratitude de son pays, avait de grands défauts et malheureusement des défauts de l'espèce la moins noble. Il n'eut point la tête assez forte pour résister au vertige que lui donnèrent et la rapidité de son élévation et la hauteur ne sa position. Il devint d'une arrogance et d'une vanité provocantes. Trop souvent, on le vit traiter avec froideur ses anciens amis et étaler avec ostentation ses nouvelles richesses. Par-dessus tout, il se montra insatiable de louanges, et celles qui lui plaisaient le plus étaient les plus grossières et les plus nauséabondes. Mais en 1693, ces défauts étaient moins choquants qu'ils ne le devinrent quelques années plus tard.
Wharton.
Il est un quatrième Whig qui fut étroitement lié pendant un quart de siècle avec Russell, Somers et Montagne, mais qui, pour le caractère, offrait avec eux bien peu de ressemblance. C'était Thomas Wharton , (ils aine de Philippe, Lord Wharton. Thomas Wharton a été souvent cité dans le cours de celte histoire, mais il est temps maintenant de faire son portrait plus complet. Il était alors dans sa quarante-septième année, mais on aurait dit un jeune homme pour la vigueur, la bonne mine et les manières. Ceux qui le haïssaient le plus cordialement, et nul ne fut l'objet de haines plus vives, reconnaissaient qu'il tenait de la nature d'excellentes qualités et qu'il n'était pas moins propre à la parole qu'à l'action. L'histoire de son esprit mérite que nous nous y arrêtions, car c'était l'histoire des milliers d'esprits à cette époque. Xn\\ rang et ses talents l'avaient tellement mis en vue qu'en lui on peut suivre distinctement à la trace l'origine et les progrès d'une corruption morale qui fut comme épidémique parmi ses contemporains.
Né au temps du Covenant, Wharton appartenait à une famille de Covenautaires. Son père s'était rendu fameux par
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son zèle à distribuer les petits livres religieux des Calvinistes et à protéger les théologiens appartenant à cette communion. Les premières années de l'enfant se passèrent au milieu des rabats de Genève, des têtes aux cheveux ras, des roulements d'yeux, des psalmodies nasales et des sermons de trois heures. Les pièces de théâtre et la poésie, la chasse et la danse étaient proscrites par l'austère discipline de celle famille de saints. On vit les fruits d'une telle éducation , lorsque, sorti de cette triste demeure puritaine, le jeune, bouillant et spirituel patricien se jeta dans les plaisirs et dans les dissipations du Londres de la Restauration. La dissolution du calviniste émancipé confondit les Cavaliers les plus dissolus. II acquit bientôt et conserva la réputation d'être le plus grand débauché de l'Angleterre. Jamais, il est vrai, il ne fut l'esclave du vin, et quand il en faisait usage, c'était principalement pour se rendre maître de ses compagnons. Mais jusqu'à la fin de sa vie qui fut longue, les femmes et les filles de ses plus chers amis ne furent jamais en sûreté contre les entreprises de son libertinage. La licence de sa conversation étonnait, même à celte époque. Dans le délire de son impiété, il adressa à la religion et à son pays des insultes dont la plume se refuse à décrire le scandale. Ses habitudes de mensonge et son effronterie passèrent en proverbe. Nul ne mentaitavec plus de hardiesse, avec plus d'imagination et de précision dans les détails. Il ne semblait pas comprendre le sens du mot rougir. Les reproches mêmes les plus mordants paraissaient glisser sur lui. De redoutables satiriques, animés par une violente aversion personnelle, distillèrent sur lui tout le fiel de leur plume. Invectives sanglantes, ironie plus acérée encore, ils essayèrent contre lui de toutes les armes, mais sans lui arracher jamais autre chose qu'un sourire qui n'avait rien de forcé et des malédictions sans amertume. Le voyant insensible à leurs coups, ses ennemis finirent par jeter leur fouet. Il semble extraordinaire qu'avec de tels vices, il ait joué un grand rôle dans la vie, que, grâce à sa popularité personnelle, il ait triomphé dans de nombreuses élections de l'opposition la plus formidable, qu'il ait eu dans le Parlement un parti considérable et qu'il se soit élevé aux plus hauts emplois dans l'Etat. Mais il vivait dans un temps où l'esprit de faction était poussé jusqu'à la démence, et il possédait dans
un degré éminent les qualités d'un chef de parti. Il n'y avait au monde qu'un lieu qu'il respecta. Le plus faux des hommes dans toutes les relations de la vie, il était le plus sincère et le plus constant des Whigs. Il avait de bonne heure répudié avec mépris les principes religieux de sa famille, mais pendant un demi-siècle, il demeura fermement attaché aux principes politiques de sa maison, et y persista en dépit de toutes les tentations et de tous les périls. Son dévouement à son parti se montra constamment dans les petites choses comme dans les grandes. Il avait le plus beau haras d'Angleterre, et son bonheur était, dans les courses, de gagner sur les Tories le Plat d'argent du vainqueur. Quelquefois, lorsque dans un comté éloigné on s'attendait à voir triompher sur le turf le cheval d'un squire de la Haute-Eglise, arrivait, à l'heure même de la course , le Careless ou le Gelding de Wharton, le premier qui avait cessé de courir à Newmarket, faute de rivaux dignes de lui, le second dont Louis XIV avait en vain offert mille pistoles. Un homme qui portait une telle ardeur dans de simples amusements ne devait pas être facile à battre dans des luttes sérieuses. Il était passé maître dans l'art de conduire des élections. Sa province spéciale était le comté de Buckingham, et il y régnait sans partage. Mais il étendait sa sollicitude sur la cause des Whigs du Yorkshire, du Cumberland, du Westmoreland et du Wiltshire. Quelquefois il faisait nommer vingt et trente membres du Parlement. Comme solliciteur de suffrages, il était irrésistible. Il n'oubliait jamais une ligure qu'il avait vue une fois. Bien plus , dans les villes où il désirait établir un intérêt politique, il se souvenait non-seulement des électeurs, mais encore de leurs familles. Ses adversaires étaient confondus du bonheur de sa mémoire et de l'affabilité de ses manières et se reconnaissaient impuissants à lutter contre un si grand seigneur qui appelait le cordonnier par son nom de baptême, qui assurait au boucher que sa fille deviendrait une belle personne et qui voulait savoir si le plus jeune garçon du forgeron avait été mis en culottes. Ces artifices le rendirent tellement populaire que ces voyages, dans le comté de Buckingham où il allait présider les sessions trimestrielles, ressemblaient à des marches triomphales. Les cloches carillonnaient dans toutes les paroisses où il passait, et les chemins étaient jonchés de Heurs.