CHAPITRE II
On croyait généralement que dans le cours de sa vie politique, il n'avait pas dépensé, pour ses intérêts parlementaires, moins de quatre vingt mille livres, somme, si l'on tient compte de la valeur des propriétés, qui équivaut à plus de trois cent mille livres de ce temps-ci.
Mais le plus grand service que Wharton rendit au parti whig, ce fut de lui recruter des adhérents dans la jeune aristocratie. Il n'était pas moins habile à briguer les voix parmi les habits brodés du café de Saint-James que parmi les tabliers de cuir de Wyconade et d'Aylesbury. Il avait l'œil sur tout, enfant de qualité qui atteignait sa majorité, et il n'était pas facile à cet enfant de résister aux séductions d'un flatteur noble, éloquent et riche qui unissait la vivacité de la jeunesse à un art profond et à une longue expérience des plaisirs. Quel que fût l'objet que le novice préférât, la galanterie ou la chasse, le jeu ou le vin, Wharton découvrait promptement sa passion dominante, lui offrait ses sympathies, ses conseils, son assistance, et tout en paraissant n'être que le ministre des plaisirs de son disciple, il s'assurait de ses votes.
Le parti aux intérêts duquel Wharton consacrait avec tant d'ardeur et de constance son temps, sa fortune, ses talents, ses vices même, le jugeait, c'était naturel, avec trop d'indulgence. Il le désignait sous un nom qu'il méritait bien peu, celui de « L'honnête Tom. » Des hommes pieux tels que Burney, par exemple, et Addison, détournaient leurs regards du scandale qu'il donnait et parlaient de lui non pas avec estime sans doute, mais avec bienveillance. Un Whig, célèbre par son mérite et son savoir, le troisième comte de Shaftesbury, l'auteur des Caractères, représentait Wharton comme le plus dillicile à définir des hommes, comme un étrange composé de bon et de mauvais, de dépravation dans la vie privée et de vertu dans la vie publique ; il déclarait ne pouvoir comprendre comment un homme entièrement dépourvu de principes, en tout excepté en politique, était, en politique, aussi sûr que l'acier le mieux trempé. Mais ce qui, aux yeux d'un parti, faisait plus que racheter les défauts de Wharton, les aggravait au contraire aux yeux de l'autre. L'opinion des Tories sur son compte se résume dans cette seule ligne écrite, après sa mort, par l'un des personnages
les plus éminents de ce parti, « c'était le misérable le plus universel que j'aie jamais connu '. » Les adversaires politiques de Wharlon avaient soif de son sang et essayèrent à plusieurs reprises de le répandre. Sans son imperturbable sang-froid, son courage intrépide et son habileté consommés à l'escrime, sa vie n'eût pas été longue. Mais, ni la colère, ni le danger ne lui ôtèrent jamais sa présence d'esprit. Il tirait l'épée avec une adresse supérieure et il avait, pour désarmer ses adversaires, une manière particulière qui excitait l'envie de tous les duellistes de son temps. Ses amis disaient qu'il n'avait jamais adressé un cartel, mais qu'il n'en avait jamais refusé un seul, qu'il n'avait jamais tué personne, mais qu'il ne s'était jamais battu sans avoir eu la vie de son adversaire à sa merci 2.
Les quatre personnages dont nous venons de tracer le portrait se ressemblaient si peu entre eux qu'on s'étonne qu'ils aient pu agir de concert. Ils agirent pourtant pendant de longues années dans la plus parfaite harmonie. Plus d'une fois ils montèrent ensemble au pouvoir, plus d'une fois ils en descendirent ensemble. Leur union ne fut rompue que par la mort. Si quelques-uns d'entre eux méritaient peu d'estime, on ne peut reprocher à aucun d'eux d'avoir trahi ses collègues de la Junte.
Chefs du parliTory.
Tandis que le grand corps des Whigs sous ces habiles chefs marchait en bon ordre comme une armée régulière, les Tories présentaient l'aspect d'une milice mal exercée et mal commandée. Us étaient nombreux et ne manquaient point de zèle pour leur cause, mais, à cette époque ils n'avaient point, à proprement parler, de chefs dans la Chambre des Communes. Le nom de Seymour avait été grand autrefois parmi eux et n'avait pas complètement perdu son influence. Mais depuis qu'il avait été à la Trésorerie, il les avait dégoûtés de lui en défendant avec violence tout ce qu'il avait lui-même attaqué avec violence hors du pouvoir. Us avaient autrefois
1 Note de Swift sur le caractère de Wharlon, par Markay.
1 J'ai puisé à d innombrables ce portrait de Montagne et de
Wharlon. Toutefois, je dois citer d'une manière particulière la vie si curieuse de Wliarton, publiée immédiatement après sa mort.