CHAPITRE IL
peuple. Selon lui, il fallait surveiller le nouveau gouvernement avec autant de défiance que l'ancien, le contrôler aussi sévèrement, être aussi avare pour lui de subsides. En professant de tels principes, il devait nécessairement se rencontrer sur le même terrain avec les hommes dont les principes étaient diamétralement opposés aux siens. Il aimait à faire de l'opposition au Roi, comme ils aimaient à faire de l'opposition à l'Usurpateur. 11 en résultait que toutes les fois que l'occasion se présentait de traverser les desseins de Guillaume, la Tête-Ronde demeurait dans la salle ou s'en allait dans les couloirs et la salle des conférences en compagnie de tout le parti des Cavaliers.
Harley acquit bientôt l'autorité d'un chef parmi ceux avec lesquels, malgré de grandes différences d'opinions, il votait habituellement. Son influence dans le Parlement était, en effet, hors de proportion avec son talent. Son esprit était à la fois peu étendu et lent. Il était incapable de prendre un sujet de haut. Il ne posséda jamais l'art de s'exprimer en public avec clarté et facilité. Jusqu'à la fin de sa vie, ce fut un parleur ennuyeux, embarrassé et confus '. Il n'avait aucune des grâces extérieures de l'orateur. Son aspect était lourd, sa taille presque commune et même difforme, ses gestes sans noblesse, et cependant on l'écoutait avec respect, car son esprit médiocre avait été cultivé par un travail assidu. Sa jeunesse s'était passée dans l'étude, et, jusqu'à la fin, il aima les livres et la société des hommes de science et de talent. Aspirant même à la réputation de bel esprit et de poëte, il employait parfois à composer des vers exécrables un temps qu'il aurait pu dépenser tout différemment2. Cependant il ne gaspilla pas toujours
1 Le seul écrivain qui ait loué la manière de parler d'Harley est, autant qu'il m'en souvienne, Mackay qui l'appelle un orateur éloquent. Swift griffonna en marge : « C'est un grand mensonge. » Et cependant Swift inclinait à rendre plus que justice à Harley. « Ce lord, dit Pope, parlait d'affaires d'une manière si confuse que vous ne saviez pas quel sujet il traitait. Tout ce qu'il vous disait était à la manière de l'épopée, car toujours il commençait au milieu. » {Anecdotes de Spence.)
* «11 avait coutume, dit Pope, d'envoyer presque chaque jour de mauvais vers delà cour au club Scriblerus, et il venait y flâner presque chaque soir, même quand sa position était désespérée. »
Quelques spécimens de la poésie de Harley sont imprimés. Ce qu'il a fait de mieux, je crois, c'est une stance qu'il composa sur sa propre chute, en 1714, et ce qu'il a fait de mieux ne vaut rien : « Servir son pays avec amour et verser pour lui son sang sont des choses qu'on approuve la haut ;
son temps d'une manière aussi absurde. Il avait dans l'esprit cette sorte de persévérance et de justesse qui eût pu faire de lui un respectable antiquaire ou un héraut d'armes. Son goût le portait à fouiller dans les vieilles archives, et à cette époque, ce n'était qu'en fouillant dans les archives qu'on parvenait à acquérir une connaissance exacte et étendue des usages du Parlement. Comme il avait peu de rivaux dans cette étude laborieuse et ingrate, il ne tarda pas à être regardé comme un oracle sur les questions de forme et de privilège. Son caractère moral ajoutait considérablement à son influence. Il avait, il est vrai, de grands vices, mais ces vices n'étaient point d'une nature scandaleuse. Il était inaccessible à la corruption de l'argent. — Sa vie privée était régulière. Les satiristes même ne lui imputèrent jamais de liaison illégitime. Il avait le jeu en aversion, et l'on dit qu'il ne passait jamais devant le CafédeWhite, rendez-vous favori des escrocs et des dupes de la noblesse d'alors, sans faire entendre une exclamation de colère. Chaque jour, il s'échauffait la tête avec du bordeaux , mais pour ses contemporains c'était à peine un défaut. Ses connaissances, sa gravité, sa position indépendante lui gagnèrent les sympathies de la Chambre, et même son manque d'éloquence fut, en un sens, un avantage pour lui. Le monde, en effet, répugne à admettre que le même individu puisse réunir dans sa personne des genres de supériorités tout opposés. L'envie aime, et c'est une consolation pour elle, à supposer que ce qui est brillant ne peut être solide, que ce qui est limpide ne peut être profond. Ce n'est qu'avec une extrême lenteur que le public fut amené à reconnaître que Manslield était un grand jurisconsulte et que Burke était un grand maître dans la science politique. Montague était un brillant rhétoricien : aussi, bien qu'il eût dix fois la capacité de Jlarlev pour les parties les plus arides des affaires, ses détracteurs le représentaient comme un bavard superficiel et prétentieux. Hais, de ce que la pompe manquait dans les discours de Ilarley, une foule de gêna en concluaient qu'ils devaient avoir beaucoup de fond. Ce n'était pas, disait-on, un beau parleur, mais c'était un
mais ici-bas l'expérience démontre qu'il ne fait pas bon d'être liounOte homme. »